Le Sud-Soudan revient de loin, mais le chemin reste long

Augustino Buya

Publié par Augustino Buya

Oxfam Great Britain, Responsable de programme au Sud-Soudan
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Le Sud-Soudan s’apprête à vivre un référendum historique le 9 janvier, ses citoyen-ne-s étant appelé-e-s à voter pour décider si leur pays sera ou non le tout dernier Etat indépendant au monde. Augustino Buya, l’un des premiers collaborateurs d’Oxfam dans la région, analyse les changements intervenus dans la vie quotidienne à Juba, capitale du Sud-Soudan, au cours de ces dernières décennies de guerre et de paix.

La guerre a éclaté en 1983 et en l’espace de quelques années, la ville de Juba grouillait de gens qui avaient fui les combats. Environ 250 000 personnes, venues de tout le Sud-Soudan, y avaient trouvé refuge. Oxfam en aidait un certain nombre, en leur fournissant de la nourriture et des abris. 

Bien qu’étant la plus grande ville du Sud, Juba était sous le contrôle de l’armée du Nord. Pour beaucoup de gens, cette ville était plus proche et plus facile d’accès que les camps de réfugiés qui poussaient au Kenya et en Ethiopie. Mais les conditions de vie à Juba étaient terribles. 

En 1988, le SPLA (le mouvement rebelle du Sud) est parvenu à s’emparer de Juba pendant un mois et plus un seul avion humanitaire ne pouvait atterrir. En 1989, les bombardements ont commencé. Ca pouvait durer des journées entières, parfois de six heures du matin à six heures du soir. Et ça a continué ainsi pendant des années. 

Des conditions de vie très difficiles

La vie à Juba était extrêmement difficile à cette époque. Les habitants vivaient dans des tukuls, des huttes traditionnelles en chaume. Les nouveaux arrivants, eux, étaient installés sous des tentes. Il y avait peu de nourriture – les personnes déplacées n’avaient rien et étaient totalement dépendantes de l’aide alimentaire acheminée par les organisations humanitaires. Les habitants, du moins ceux qui avaient un emploi, s’approvisionnaient auprès des commerçants. Comme Juba était une ville de garnison importante, avec de nombreuses troupes du Nord qu’il fallait nourrir, les commerçants y avaient toujours de quoi faire. Mais c’était difficile de faire rentrer de la nourriture en ville, toutes les routes étant bouclées et le SPLA l’encerclant. Le seul moyen d’y entrer ou d’en sortir était de le faire par les airs. 

En 1992, au cours d’une attaque importante sur Juba, le seul expatrié de l’équipe d’Oxfam sur place a été évacué sur Khartoum, au Nord. Il n’est jamais revenu et je suis alors devenu le responsable exécutif du bureau. 

Oxfam était divisé en deux : Oxfam dans les zones contrôlées par le gouvernement du Nord (ce qui incluaient des villes du Sud comme Juba) et Oxfam dans les zones contrôlées par le SPLA. Nous ne pouvions pas voyager de l’une à l’autre. La seule fois où nous pouvions nous voir était lorsque nous avions des réunions à Nairobi (au Kenya) ! 

C’était très difficile d’effectuer notre travail, à cette époque. Le simple fait d’avoir une conversation avec les responsables en dehors du pays représentait déjà un défi considérable… Il n’y avait pas de téléphone et nos radios avaient été confisquées. 

Des améliorations positives

En 2005, un accord de paix était enfin signé. D’énormes changements sont intervenus à Juba, depuis, dont beaucoup sont très positifs. Des investisseurs étrangers sont venus à Juba développer des activités économiques, principalement des pays voisins tels que le Kenya, l’Ouganda, l’Ethiopie et même la Somalie. Les infrastructures ont été améliorées : les routes sont plus nombreuses et en meilleur état aussi bien dans Juba que sur les axes permettant de relier des villes voisines comme Yei. On construit beaucoup, notamment des maisons. Le taux de scolarisation a augmenté et les hôpitaux se sont développés, même si on manque encore de médicaments. 

Toutefois, il y a aussi un sentiment de frustration. Quand la paix est arrivée, les gens s’attendaient à ce qu’elle apporte aussi plus d’emplois et de services. Beaucoup de gens ont le sentiment d’être exclus des bénéfices de la paix. Les choses s’améliorent mais elles ne sont toujours pas à la hauteur de ce que les gens escomptaient. L’argent ne va pas aux personnes démunies. 

L’essentiel du développement à l’œuvre concerne les grandes villes comme Juba ou, dans une moindre mesure, les capitales d’Etat telles que Wau et Malakal. Mais dans les villages, il y a peu de changement. Ils dépendent encore beaucoup des ONG pour la fourniture des services essentiels. Dans l'Etat d'Equateur occidental, par exemple, Oxfam réalise des forages pour fournir de l’eau potable, mais de nombreuses personnes s’approvisionnent encore auprès de sources polluées et stagnantes. 

En dépit de ces frustrations, les gens sont enthousiastes à la veille du référendum. Ils espèrent que cela apportera les améliorations qu’ils veulent enfin voir. Personne ne sait vraiment ce qui se passera – il y a un risque que la guerre éclate de nouveau – mais si la communauté internationale peut faire pression sur les deux parties pour obtenir un accord, alors cela pourra se passer pacifiquement et apporter de réelles améliorations dans la vie des gens. 

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