Le concept du "donut" : des limites planétaires et sociales pour un développement vraiment durable

13 Février, 2012 | CULTIVONS

Le présent blog résume un nouveau document de réflexion publié par Oxfam. Il ne représente pas les positions d'Oxfam et vise plutôt à encourager le débat public à l'approche de la Conférence des Nations unies sur le développement durable (Rio+20) en juin.

Une boussole peut s'avérer fort utile lorsque l'on part à la découverte de terres inconnues. Or la quête d'un développement durable pour neuf milliards de personnes figure probablement parmi les plus grandes expéditions dans l'inconnu que l'humanité ait vécues. Voici donc une idée – que l'organisation internationale Oxfam présente dans un nouveau document de réflexion – de boussole mondiale qui nous permettrait de garder le bon cap (figure 1).

Figure 1. Limites planétaires et sociales : un espace sûr et juste pour l'humanité

Graphique 1 sur les limites planétaires et sociales - un espace sûr et juste pour l'humanité

Source: Oxfam, d'après Rockström et al. (2009)

De quoi s'agit-il ?

Commençons par l'anneau extérieur. En 2009, un groupe de scientifiques spécialistes du système terrestre a présenté, sous la direction du professeur Rockström, une série de neuf processus environnementaux (tels que la consommation d'eau douce, le changement climatique et le cycle de l'azote) jouant un rôle essentiel pour maintenir la planète dans cet état de stabilité qui a été si bénéfique à l'humanité au cours des 10 000 dernières années. (Il faut savoir que cette période appelée Holocène a une importance non négligeable : elle a permis le développement de l'agriculture et de tout ce qui s'en est suivi.)

Exercer une pression excessive sur ces processus cruciaux pourrait nous mener à des points de basculement dont le dépassement entraînerait des changements environnementaux brusques et irréversibles. Rockström et ses collègues proposent dès lors une série de repères délimitant la zone de sécurité. L'ensemble de ces neuf limites constitue un plafond environnemental – ce que les auteurs appellent un "espace de manœuvre sûr pour l'humanité".

C'est là une approche convaincante de la durabilité environnementale. L'humanité y brille toutefois par son absence. Après tout, un espace sûr sur le plan environnemental n'est pas incompatible avec une pauvreté et une injustice effroyables.

Pourquoi donc ne pas combiner le concept de limites planétaires à celui de limites sociales ? (Intéressons-nous à présent à l'anneau intérieur de la figure 1.) De même qu'il existe un plafond environnemental, au-delà duquel la dégradation de l'environnement atteint un degré inacceptable, il existe un plancher social sous lequel les privations humaines sont inacceptables.

Quelles sont-elles exactement ? Eh bien, c'est à définir en fonction des droits humains et la question se trouve au cœur de la révision des objectifs du Millénaire pour le développement après 2015 et de l'établissement d'objectifs de développement durable lors de la Conférence des Nations unies sur le développement durable (Rio+20) en juin. Les préoccupations soulevées par les États dans leurs propositions pour Rio+20 donnent un premier aperçu de ce que l'on considère en général, au XXIe siècle, comme des privations inacceptables : ils ont accordé la priorité à 11 dimensions de la privation, lesquelles forment l'anneau intérieur de la figure 1.

Entre le plafond planétaire et le plancher social se trouve une zone – en forme de donut (beignet en forme d'anneau) – qui est l'espace sûr et juste dans lequel l'humanité pourrait prospérer. L'expédition sans précédent dans laquelle le XXIe siècle se trouve engagé vise à entrer dans cet espace par les deux côtés : à éradiquer la pauvreté et l'injustice tout en préservant les ressources limitées de la planète.

Où nous trouvons-nous ? Loin du "donut"

Il faut une aiguille à toute boussole ; de même, les limites doivent être mesurables et s'accompagner d'indicateurs. Rockström et ses collègues se sont risqués à essayer, pour la première fois, de quantifier sept des neuf limites planétaires (tout en reconnaissant la part considérable d'incertitude que comporte un tel exercice). Ils ont ainsi estimé que trois de ces limites ont déjà été dangereusement dépassées : celles du changement climatique, de la perte de biodiversité et de la consommation d'azote.

Je me suis à mon tour risquée à proposer des indicateurs pour huit des onze limites sociales. L'humanité se situe bien en-deçà du plancher social pour chacune d'elles, comme l'illustre la figure 2. Prenons l'exemple de l'alimentation : 13 % de la population mondiale – représentés en bleu sous le plancher social – souffrent de malnutrition. De même, 21 % de la population mondiale vivent en situation de pauvreté financière et, selon les estimations, 30 % n'ont pas accès aux médicaments essentiels.

Figure 2. En-deçà du plancher social

Graphique 2 sur les limites du plancher social - un espace sûr et juste pour l'humanité

Voici donc notre "donut" présenté sur une assiette : la combinaison de limites planétaires et sociales crée un espace sûr et juste dans lequel l'humanité pourrait prospérer.

Mais qu'apporte tout cela au débat ? À tout le moins, deux messages.

1. Qui met la pression sur la planète ? Les riches, et non les pauvres

Amener toute la population mondiale au-dessus du plancher social ne doit pas nécessairement forcer les limites planétaires :

  • Alimentation : pour fournir les calories supplémentaires dont ont besoin les 13 % de la population mondiale souffrant de la faim, il suffirait de 1 % de l'actuel approvisionnement alimentaire mondial.
  • Énergie : fournir en électricité les 19 % de la population mondiale qui n'en ont pas à l'heure actuelle entraînerait une augmentation des émissions mondiales de CO2 de moins de 1 %.
  • Revenus : pour mettre fin à la pauvreté financière des 21 % de la population vivant avec moins de 1,25 dollar par jour, il suffirait de 0,2 % des revenus mondiaux.

La pression sur l'environnement vient en réalité de la surconsommation des ressources naturelles par les quelque 10 % les plus riches de la population mondiale – renforcée par les aspirations d'une classe moyenne en pleine croissance qui cherche à reproduire les modes de vie non durables. Compte tenu de l'ampleur extraordinaire des inégalités dans le monde, une pauvreté généralisée cohabite avec une pression dangereuse sur la planète.

2. La croissance à l'épreuve

Le développement économique doit avoir pour but d'amener l'humanité entière dans l'espace sûr et juste, c'est-à-dire de mettre fin au dénuement tout en maintenant la consommation des ressources à un niveau sans danger. Les politiques traditionnelles de croissance n'ont guère été fructueuses sur ces deux plans : les personnes en situation de pauvreté ne bénéficient que trop peu de la croissance du PIB tandis que l'augmentation du PIB se fait trop largement au prix de la dégradation des ressources naturelles.

Si respecter les limites planétaires et sociales est l'objectif, alors – dans les pays riches du moins – il incombe aux partisans d'une croissance illimitée du PIB de montrer qu'elle peut permettre à l'humanité de vivre dans les limites dudit "donut". Les pays du G20, entre autres, défendent une vision de "croissance économique inclusive et durable", mais aucun pays n'a encore montré que c'est possible. Si une croissance illimitée du PIB a sa place dans ce que l'on pourrait appeler "l'économie du donut", elle est encore loin d'avoir fait ses preuves.

Invitation au débat

Votre verdict sur ce concept du "donut" ? Les limites sociales complètent-elles utilement les limites planétaires ? Leur combinaison apporte-t-elle un éclairage utile sur les défis du XXIe siècle ? Qu'est-ce qui manque ? Que vous l'adoptiez ou le rejetiez, votre avis nous intéresse.

Kate Raworth est chercheuse senior chez Oxfam. Postez vos commentaires ci-dessous, sur ce nouvel espace consacré à "l'économie du donut" ! Et pour en savoir plus, téléchargez le document de réflexion intitulé Un espace sûr et juste pour l'humanité : le concept du "donut"

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