Mondialiser la résistance et porter le message dans la rue : « femmes, vie, liberté » !

Jameen Kaur

Publié par Jameen Kaur

Oxfam Great Britain, Chargée de campagne internationale – CULTIVONS
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Jameen Kaur a participé au 12e forum international de l'AWID sur les droits des femmes et le développement qui a eu lieu du 19 au 22 avril 2012 à Instanbul, en Turquie. 

Le mot courage vient de « cœur ». Avoir du courage, c’est donc avoir la confiance nécessaire pour « dévoiler votre vulnérabilité et parler à cœur ouvert ». Plus de 2 200 personnes peuvent témoigner du courage manifesté au forum international sur les droits des femmes et le développement (AWID).

Par moments, en écoutant la réalité et le vécu de femmes et de filles venues de contrées très diverses, nous souffrions dans nos cœurs et nos entrailles face à l’ampleur des effets pervers de la militarisation, de la violence – sous toutes ses nombreuses formes – et son caractère indissociable de la vie de la majorité des femmes et des filles, des accaparements de terres, de la crise financière et les risques que l’on fait peser sur les moyens de subsistance des femmes, mettant à mal la sécurité alimentaire d’un milliard de personnes dont la majorité, comme nous le savons, sont des femmes et des enfants et exacerbant la pauvreté.

À d’autres moments, nous nous sommes émerveillées de l’ingéniosité et de l’innovation dont les femmes et les filles font preuve pour mobiliser leurs congénères et les communautés, afin de surmonter les inégalités historiques et la discrimination auxquelles elles se trouvent confrontées au quotidien.

Citons à titre d’exemple les graffitis peints en solidarité avec Samira Ibrahim, une femme de 25 ans qui a intenté un procès à l’État égyptien après avoir été soumise à un test de virginité par les forces gouvernementales, lors de son arrestation pour sa participation à des manifestations pacifiques du printemps arabe. Des slogans louant la force de Samira ont brisé le tabou et la honte – des armes qui, souvent, scellent les lèvres des femmes et de leur communauté et permettent donc aux auteurs des violences d’échapper à leurs responsabilités – ont fleuri non seulement au Caire, mais sur les murs et dans les espaces publics de toute l’Égypte.

« Nous allons reprendre nos vies respectives, mais nous nous sentirons plus fortes. Plus fortes sachant que beaucoup d’autres dadas [sœurs] œuvrent comme nous en faveur de la justice dans les villes et villages du monde entier », se réjouit Mandiwe. « Le changement doit commencer par nous-mêmes, les femmes. Nous devons avant tout apprécier ce que nous faisons, prendre conscience de la valeur de notre contribution et renforcer notre propre estime », ajoute Ester.

La question de la nécessité que la femme se sente en droit de prendre du temps pour s’occuper de soi a été soulevée à plusieurs reprises au cours du forum. « Les femmes, en particulier, consacrent toute leur journée aux autres et, dans bien des cas, n’ont tout simplement pas de temps pour leurs propres besoins. Dans les foyers, la femme est souvent la première à se lever, la dernière à manger (s'il y a des restes) et la dernière à se coucher quand la nuit arrive enfin », a expliqué Lucia, conseillère psychologique qualifiée spécialisée dans le traumatisme.

Pauvreté, violence et conflits

La pauvreté, la violence ou les conflits armés ont des conséquences terribles à court et à long terme sur la vie des femmes, des conséquences qu’elles supportent généralement en silence et sans l’appui de personne. « Nous avons besoin que les États mettent en place des politiques et des programmes concrets de lutte contre les abus et les violences dont sont victimes les femmes. Dans le cas de la violence domestique, la reconnaissance de son existence par les États ne suffit pas ; il nous faut de vraies mesures contre les hommes qui infligent ces violences », exige Ester.

La session de clôture du forum AWID s’est attachée à résumer la complexité et la diversité des nombreuses questions intimement liées et influant sur le droit des femmes à la justice économique aux niveaux familial, communautaire, national et mondial. Il a été décidé que la notion de « soin de soi » devait devenir une stratégie politique qui entretiendra et renforcera la capacité de résistance et de résilience des femmes. L’accès des femmes et des filles aux ressources – la terre, l’alimentation et l’éducation – doit se démocratiser. Les femmes doivent pouvoir jouir de leur droit d’être entendues, leur droit de s’exprimer. « Les femmes Masaï sont souvent invisibles, même à leurs propres yeux. La majorité des femmes Masaï ne savent même pas qu’elles ont des droits. » Les propos d’Anna, dès le premier jour, résonnent encore en moi.

« Nous ne sommes pas ici pour accompagner, mais pour revendiquer »

« Nous faisons l’objet d’une double exploitation, explique Francisca Rodriguez, féministe, femme politique et fondatrice de l'association nationale des femmes rurales et indigènes du Chili (Anamuri). Nous sommes non seulement exploitées, mais aussi oppressées par la culture dominante. La lutte pour les droits fonciers est dominée par les hommes. Les espaces de la lutte pour la résistance pour la terre, même au sein de la Via Campesina, ne nous étaient pas ouverts. » 

« Ce sont des hommes qui dirigeaient cette lutte, des hommes convaincus que nous, les femmes, n’étions là que pour accompagner cette lutte. Pas la mener. Nous avons changé cet état de fait. Nous avons conquis des espaces qui nous étaient auparavant fermés, nous avons revendiqué l’égalité de droits, nous avons refusé de cautionner les débats dans lesquels les femmes n’avaient pas leur mot à dire. La présence des femmes aux premiers rangs, à la tête de la lutte pour les droits fonciers est un besoin et une nécessité. Il faut faire place aux droits des femmes si l’on veut que les droits fonciers deviennent une réalité pour nous toutes et tous, souligne Francisca Rodriguez, ajoutant que « seuls les droits peuvent redresser les torts. »

Retour à la « réalité » et suites à donner

« Nous devons mondialiser la résistance. Nous devons nouer des liens avec d’autres mouvements pour transformer le pouvoir économique. La crise financière de 2008 a révélé la fragilité du monde et les conséquences ont atteint tout le monde, non seulement la crise économique, mais la crise des idées. Il nous faut remplir le vide laissé par la crise des idées que les "grands manitous" ont provoquée »,  a fait observer Radhika Balakrishnan. 

« Nous devons transformer le système, nous transformer nous-mêmes. Nous devons porter notre mouvement dans la rue, dépassant le cadre des documents de réflexion, des rapports et des articles que nous écrivons, afin de remettre en question le monde hégémonique qui divise le Nord et le Sud. Nous faisons face à une guerre économique. Il importe de ne pas oublier que, lorsque nous parlons des victoires du Printemps arabe, nous devons garder à l’esprit les problèmes dans lesquels nos sœurs et nos frères palestiniens continuent de se débattre », a-t-elle tenu à rappeler.

Après ces paroles, une vague de femmes et de filles s’est soulevée, l’atmosphère du centre des congrès Haliç s’est emplie d’espoir, nous avons rassemblé banderoles et pancartes tandis que des autocars nous attendaient pour porter notre voix dans la rue. La confiance, l’allégresse et la solidarité des femmes et des filles a arrêté les tramways, les bus et les voitures. Nombre de spectatrices sont sorties des boutiques et descendues de leurs balcons pour se joindre aux chants et aux danses, scandant « Jin, Jiyan, Azadi » (femme, vie, liberté), dans un mouvement qui a transcendé et transformé la place Taksim, le cœur d’Istanbul.

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