Semaine #CULTIVONS - 4e jour : À la recherche du jardin de ma grand-mère

Daryl Leyesa

Publié par Daryl Leyesa

Coalition des femmes rurales, Philippines
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Oxfam et ses partenaires le constate régulièrement, à travers les témoignages recueillis sur le terrain : les femmes sont plus susceptibles d’être victimes d’accaparements de terres. Pour de multiples raisons, que ce soit sur le plan culturel ou légal, les femmes ont plus de risque de perdre leurs terres, lorsqu’elles ont la chance d’en être elle-même propriétaires.

Pour mettre fin à ces injustices, il faut œuvrer aux côtés de personnes qui se sont retrouvées dans des situations très difficiles tout en travaillant avec les gouvernements et législateurs pour redéfinir les politiques qui privent actuellement de nombreuses femmes des terres dont elles dépendent pour leur propre survie et celles de leur famille. 

L'auteure du texte ci-dessous, Daryl Leyesa, est secrétaire générale de la Coalition nationale des femmes rurales, une organisation partenaire d'Oxfam aux Philippines. Elle travaille avec des femmes rurales et des groupes de paysans depuis plus de dix ans. Le titre de cet article est librement inspiré de l'essai d’Alice Walker, In search of Our Mothers’ Garden, dont nous vous recommandons chaudement la lecture (si vous êtes anglophone) !

Lorsque ma grand-mère est décédée, il y avait un bulldozer garé devant sa hutte. Un avis d’évacuation lui avait déjà été envoyé avant qu’elle ne tombe gravement malade. Le terrain était seulement « prêté » et le propriétaire avait prévu de le diviser en plusieurs parcelles. De par son veuvage prématuré, ma grand-mère Precy n’avait pas les moyens d’acheter sa propre maison puisqu’elle a dû élever quatre enfants avec son maigre salaire de blanchisseuse.

L’histoire de ma grand-mère me revient à l’esprit à chaque fois que je parle avec des femmes rurales qui partagent le même rêve de posséder leurs propres terres, sur lesquelles travailler et vivre. J’aimerais penser que son histoire a également été source d’inspiration pour ma mère lorsque celle-ci a acheté un terrain avec sa pension de retraite d’institutrice en école publique, peut être était-ce une promesse à sa mère qui n’a jamais eu la chance d’avoir son propre jardin et de s’en occuper.

Après m’être entretenue avec les agricultrices, je me suis rendue compte que les histoires qui se cachaient derrière ce rêve d’acquérir son propre terrain étaient très variées. Ce qu’elles ont en commun ce sont les espoirs qu’elles ont placés dans le programme de réforme agraire CARP, qui est un programme dirigé par l’État sur la justice sociale, promettant des terres aux agriculteurs, des terres pour les paysans sans terre. C’est ici que les histoires de femmes et les questions surgissent : qui sont les agriculteurs ? Qui sont les paysans sans terres ?

Sally, agricultrice depuis l'âge de 14 ans

Sally, qui exploitait la terre depuis ses 14 ans, n’a pas été reconnue comme agricultrice bénéficiaire de terres appartenant à l’Hacienda de la Rama à Negros. Le département de réforme agraire (DAR) a justifié ce refus par la prétendue pratique de « une famille, un CLOA ». Les CLOA ou « certificats de décision de propriété foncière » étaient souvent enregistrés au nom des maris. Sally a survécu à de nombreuses violences et menaces de la part de son mari, ce qui a rendu plus que nécessaire qu’elle dispose de terres à son nom. Avec cinq autres agricultrices, elle a déposé une pétition auprès du DAR pour l’intégration des bénéficiaires, en vain. Pour compliquer le tout, des milices privées armées ont détruit sa maison car elle a été identifiée comme étant la cheffe de file du groupe d’agriculteurs qui a fait pression pour que ladite Hacienda fasse partie du CARP.

Le fait que Sally n’apparaisse pas sur la liste des bénéficiaires de la réforme agraire est peut-être lié au statut d’ouvrières agricoles des femmes. La plupart des ouvrières agricoles, en comparaison avec les hommes, ont des revenus inférieurs et ne reçoivent aucuns avantages sociaux. Certaines n’apparaissent même pas dans le registre du personnel, qui est l’un des aspects permettant d’identifier les agriculteurs et agricultrices bénéficiaires.

Rebs, privée de titre de propriété, attribué à son mari

Rebs et son mari exploitaient une parcelle de terres de douze hectares qu’ils empruntaient, à Bunawan, dans la province d’Agusan du Sud, lorsque le CARP a été mis en place dans cette province. Voici à quoi ressemblait leur vie quotidienne : le mari partait aux alentours de 7h du matin pour travailler dans le barangay, la mairie du quartier, pendant que Rebs s’occupait de leurs cultures de riz, de bananes, de noix de coco et d’autres arbres fruitiers. Étant donné que son mari s’occupait des tâches administratives avec la mairie, il s’est chargé de contacter le bureau provincial du DAR au sujet des processus de réforme agraire. En 1999, le certificat de décision de propriété de la terre leur a été délivré, mais au nom du mari de Rebs. Rebs a donc déclaré qu’elle préfèrerait que leur nom à tous les deux apparaisse sur le certificat : « il est préférable de préciser M. et Mme », avait-elle exigé. Rebs regrette que lorsqu’elle se dispute avec son mari, celui-ci lui rappelle toujours qu’il est le seul à pouvoir décider ce qu’il fera des terres. 

Une des plus grandes inquiétudes des femmes bénéficiaires de la réforme agraire est le mode d’attribution d’un titre foncier. Dans la pratique, l’attribution du titre de la réforme agraire a généralement été de mettre les CLOA au nom du mari, suivi d’une description de la relation avec sa femme, par exemple « marié à ». Sous le Code de la famille, cette façon d’attribuer un titre peut déjà être interprétée comme un régime de propriété commune entre le couple. Toutefois, du point de vue des agricultrices, cela décrit simplement leur relation avec leur mari et non leur relation à la terre. Il est important de faire mentionner le nom des agricultrices, au même titre que les hommes, par exemple « les époux Maria et Juan » car c’est uniquement ainsi qu’ils seront tous deux considérés comme agriculteurs.

Conching, en première ligne du combat pour l'accès aux terres

« Nous les femmes avons été aux avant-postes de la lutte pour les terres, raconte Conchita Masin, surnommée « Conching ». Mais lorsque les terres arables ont finalement été attribuées, nous avons été exclues des programmes. » Conching fait référence aux programmes de crédit et autres services de soutien qui semblent avoir toujours manqué pour répondre aux besoins des femmes rurales. En tant que bénéficiaire de la réforme agraire à Governor Generoso, dans la province du Davao oriental, Conching souligne à quel point les femmes ont été les fers de lance des rassemblements, des piquets de grève et des occupations de terres. Selon une idée répandue, le fait de placer des femmes en première ligne permettrait de limiter les violences dont sont victimes les agriculteurs, à la fois de la part de groupes armés privés et des forces gouvernementales. Mais visiblement, ce n'est qu'un mythe.

Conching a fait partie de celles et ceux qui ont bravé les tirs qui les ont accueillis lorsqu’ils ont occupé les terres qu’on leur avait attribuées. Elle est heureuse de ne pas avoir été blessé, mais elle reste en revanche mécontente de la façon dont le programme a échoué à remplir ses objectifs, après de vingt ans de mise en application. Les convictions de Conching ont renforcé la notion de droits de propriété des femmes. Le rêve ne s’achève pas avec les titres fonciers, ce n’est pas juste une question de « propriété » en soi. Ce qui compte c’est la façon dont les femmes contribuent à lutter pour l’accès aux terres, la façon dont leurs rôles dans la production alimentaire sont respectés, la façon dont le vrai développement est réalisé, et la façon dont les relations de pouvoir sont transcendées.

Aux côtés de ces femmes, notre « Coalition nationale des femmes rurales » (PKKK) a fait l’objet de préoccupations politiques au sein des organisations concernées. Après environ dix ans de travail de pression, une ordonnance administrative complète a été émise (AO no.1 s. 2011) fournissant des directives pour l’égalité entre les sexes lors de la mise en application de la réforme agraire. Cependant, la grande inquiétude est que l’ordonnance a été émise à une époque où il restait seulement trois ans avant la fin de phase d’acquisition et de distribution des terres (LAD). Mais c’est une autre histoire, tout comme la façon dont cela terminera en 2014 ? Il nous faudra plus de témoignages d’histoires comme celles de Conchita, Rebs et Sally...

Rejoignez l'appel d'Oxfam pour que la Banque mondiale mette fin aux accaparements de terres