Oliva Noalla, 6 ans, avec sa petite soeur, camp de Mugunga, RDC. Photo : Colin Delfosse/Oxfam

Marchandises de guerre : vie, mort et peur en RDC

22 Novembre, 2012 | Conflits et Urgences

Un nouveau rapport d’Oxfam dénonce le cercle vicieux de prédation et d’exactions dans lequel est prise au piège la population de l’Est de la République démocratique du Congo (RDC). Il en résulte que les communautés locales sont victimes d’une exploitation impitoyable de la part des groupes rebelles et des milices locales, mais aussi des propres troupes et responsables de l’État. Duncan Green, directeur des recherches d'Oxfam, revient sur les principaux points de ce rapport, alors qu'il devait se rendre en RDC ces jours-ci.

J’étais censé me rendre en République démocratique du Congo cette semaine, où j’aurais dû visiter aujourd’hui le camp de déplacés internes de Kanyaruchina près de Goma. Vu l’actualité, ce voyage a été reporté, et le camp de Kanyaruchina a été totalement abandonné, jetant à nouveau plus de 30 000 personnes sur les routes. Cette escalade de la violence est la conséquence des violents affrontements qui opposent le groupe armé M23 et les forces gouvernementales (FARDC).

Le flot d’images déversées quotidiennement par les médias donne une bonne impression de l’impact humain de cette situation tragique. Les reportages sont en général bien construits, mais suivent en grande majorité le canevas classique : le journaliste blanc qui livre son analyse sur fond de population locale en détresse. Le nouveau rapport d’Oxfam, « Marchandises de guerre : des communautés révèlent le vrai prix du conflit dans l’est de la RDC », suit une approche différente. Des témoignages ont ainsi été recueillis auprès de 1 300 personnes issues de 32 communautés touchées par ce conflit.

Les communautés locales, des marchandises

L’évaluation de la situation sécuritaire met en avant des niveaux inquiétants d’abus commis par les groupes armés envers hommes, femmes et enfants. Parmi ces abus notons l’enrôlement forcé, le travail forcé ou encore le prélèvement de taxes illégales. Dans les zones sujettes à des attaques de groupes armés, les personnes interrogées indiquaient vivre dans la peur des pillages, enlèvements et meurtres. Dans les zones sous le contrôle de l’État les répondants faisaient état d’exploitations et de faits d’extorsion perpétrés par des représentants des services gouvernementaux, ceux-là mêmes qui sont censés leur venir en aide et garantir leur protection.

Le chaos renforce une tendance lourde de ce conflit qui transforme de plus en plus les communautés en ’marchandises de guerre’, pour le contrôle desquelles les groupes armés – officiels ou non – et les autorités se battent afin de pouvoir leur extorquer leurs biens et leurs moyens financiers. Dans plusieurs régions, suite aux abus ou à l’inexistence de l’État, les communautés se sont senties obligées d’assurer leur propre sécurité et de rendre leur propre justice, ajoutant ainsi au nombre grandissant de nouveaux groupes armés qui rendent ces régions incontrôlables.

Absence d’autorité de l’État

Ce rapport annuel, le sixième depuis 2007, identifie les points d’attention suivants en matière de sécurité qui ont émergé au cours des douze derniers mois : 

  • La population civile est de plus en plus considérée comme une marchandise de guerre, pour le contrôle desquelles différents groupes armés se livrent bataille. Les abus de pouvoir sont légion dans les zones contrôlées par l’État mais aussi dans celles sous le contrôle des rebelles. 
  • Les attaques violentes envers la population civile se poursuivent, dont également des vengeances inter-ethniques.
  • Les mécanismes permettant de survivre sont mis à mal. La vulnérabilité s’accroît et les moyens de subsistance diminuent, alors que les populations n’ont plus d’accès sécurisé à leurs terres ni au marché. 
  • Pour les femmes, les hommes et les enfants, l’insécurité peut prendre des formes très différentes. Les filles ont peur des viols et de l’exploitation sexuelle, tandis que les jeunes garçons craignent les violences associés aux nombreux meurtres, les arrestations illégales et détentions arbitraires, le travail et les enrôlements forcés. Pour les femmes, ces craintes s’ajoutent à leur combat quotidien pour faire valoir leurs droits, dont la difficulté trouve son origine dans certaines causes culturelles et dans un accès limité à la justice. 
  • La situation est bien plus grave dans les zones dont le contrôle change régulièrement de mains. La majorité des répondants de l’enquête préfèrent un contrôle des FARDC que pas de contrôle du tout. 
  • En l’absence d’autorité de l’État, de nombreuses personnes se sentent abandonnées par le gouvernement central. Dans certains cas, le manque de présence de l’État ou les abus commis par ce dernier ont poussé les gens à rendre justice eux-mêmes. 
  • De nombreuses zones où la stabilité s’était accrue au cours de la dernière décennie ont connu une recrudescence des violences quand les groupes armés ont pris la place laissée par l’armée nationale en déroute.

J’éprouve toujours quelques difficultés à parler des « populations prises entre deux feux », tant il est vrai que ces populations ont souvent un avis bien tranché sur l’issue du combat qui leur serait la plus favorable. Mais, dans ce cas-ci, la réalité rejoint malheureusement le cliché journalistique.

Ce billet a été initialement publié en anglais sur le blog de Duncan Green, From Poverty to Power, et traduit en français par Oxfam Solidarité

En savoir plus

Télécharger le rapport : Marchandises de guerre, des communautés révèlent le vrai prix du conflit dans l’est de la RDC

Conflit en République démocratique du Congo

Photos des camps de déplacés à l'Est de Goma

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