"Ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain" : une fausse excuse face aux accaparements de terres

Marloes Nicholls

Publié par Marloes Nicholls

Oxfam Great Britain, Chargée de campagne CULTIVONS
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Au mois d'octobre, Oxfam a lancé une nouvelle campagne pour demander à la Banque mondiale de geler ses grandes acquisitions foncières pendant six mois. Nous avons décidé d’agir face à la ruée mondiale, irresponsable, des banques et des investisseurs sur les terres des pays en développement. Bien trop souvent, des personnes et communautés perdent leurs logements et les terres sur lesquelles elles cultivent leur nourriture car aucune mesure de protection adaptée ne défend leurs intérêts face à ces investissements. 

À travers le monde, des milliers de personnes demandent à la Banque mondiale de montrer l’exemple dans ce domaine mais, bien que la Banque soit à l’écoute de nos revendications, elle n’a pas encore accepté de modifier ses politiques. Nous allons donc tenter d’analyser, dans une série de blogs, les raisons pour lesquelles la Banque continue, à ce jour, de rejeter nos appels. Nous avons déjà expliqué en détails pourquoi ses arguments ne nous avaient pas convaincus. Nous avons aussi expliqué pourquoi nous n’acceptions pas sa ligne de défense lorsqu’elle affirmait ne pas être la bonne cible. 

Investir dans l'intérêt des populations

Pour rejeter l’appel d’Oxfam concernant le gel de ses investissements fonciers, la Banque mondiale s’est également appuyée sur un autre argument qui consiste, si j’ose dire, à « jeter le bébé avec l’eau du bain ». Elle prétend que ce gel aura pour conséquence de mettre fin non seulement aux projets ayant entraîné des traumatismes humains mais aussi à ceux qui bénéficient aux personnes-mêmes auxquelles Oxfam désire porter assistance. Plus précisément, Oxfam réclamant le gel des acquisitions de terres agricoles, la Banque mondiale affirme que cette mesure pourrait nuire aux petits agriculteurs et aux petites agricultrices, catégorie la plus pauvre du monde. 

Que les choses soient claires : Oxfam n’a jamais soutenu (et ne soutiendra jamais) que la Banque mondiale devrait cesser d’investir dans l’agriculture, tout simplement parce que nous nous attelons à aider les personnes les plus vulnérables de la planète, telles que les petit-e-s exploitant-e-s agricoles. Toutefois, nous voulons nous assurer que la multiplication des investissements agricoles de la Banque mondiale (qui sont passés de 2,5 milliards de dollars en 2002 à 6-8 milliards de dollars en 2012) bénéficie véritablement aux populations.

Une méthode qui a déjà fait ses preuves

Nous ne demandons pas à la Banque mondiale de délaisser complètement l’agriculture mais de geler temporairement, pendant six mois, les investissements agricoles qui impliquent des acquisitions de terres à grande échelle. Nous reconnaissons effectivement la valeur des investissements destinés à l’agriculture mais nous nous opposons à un certain type d’investissements : ceux qui impliquent de destituer en masse les paysans et les communautés pauvres de leurs droits fonciers et qui engendrent le plus souvent des conflits et davantage de pauvreté. Oxfam voit d’un œil favorable les investissements, qu’ils soient de petite ou de grande échelle, qui bénéficient aux communautés et se traduisent par des avantages partagés basés sur la consultation et le consentement. Pour celles et ceux d’entre vous qui désirent en savoir plus à ce sujet, nous avons récemment publié un rapport décrivant des modèles d’investissements agricoles positifs, un message que la directrice d’Oxfam Grande-Bretagne Barbara Stocking a repris récemment dans le Financial Times.

Le gel des investissements donnerait à la fois le temps et l’espace nécessaires à la mise en place de réglementations qui protègent les personnes ; cette méthode n’est pas nouvelle et a fait ses preuves. La Banque l’a d’ailleurs utilisée par le passé lorsqu’elle a gelé les prêts destinés au secteur de l’huile de palme après une affaire controversée en Indonésie. Son but était alors de s’assurer que ses investissements n’avaient pas de conséquences néfastes sur les populations locales.

#QuellesSolutions pour mettre fin à la pauvreté ?

La réaction initiale de la Banque mondiale face à notre campagne ne nous a pas découragés. Malgré la position qu’elle adopte publiquement à l’heure actuelle, les actions de milliers de personnes ont littéralement contraint ses plus hauts cadres à tendre l’oreille. Lorsque la Banque mondiale a demandé sur Twitter « #QuellesSolutions (en anglais #Whatwillittake) pour mettre fin à la pauvreté ? », vous l’avez submergée de tweets (avec le mot-clé #Stoplandgrabs) et de commentaires sur Facebook pour lui demander de contribuer à mettre fin aux accaparements de terres. Ces réactions ont poussé Rachel Kyte, vice-présidente du développement durable à la Banque mondiale, à prendre le temps de participer en personne à un débat avec Oxfam le mois dernier, au cours de la série de réunions annuelles de la Banque. 

Nous sommes ravis que la Banque mondiale s’implique publiquement dans notre campagne, par le biais de blogs et de médias sociaux. Elle reconnaît que des abus ont eu lieu et partage nos préoccupations concernant les accaparements de terres. Elle s’est aussi engagée à parler de ce problème avec Oxfam et nous pensons qu’il nous reste encore une chance d’influencer la Banque mondiale et son nouveau président, Jim Kim. 

Enfin, la Banque mondiale intervenant à hauteur de plusieurs milliards de dollars dans les investissements fonciers et jouant un rôle de premier plan dans l’établissement de normes mondiales et les conseils politiques aux pays en développement, Oxfam estime qu’elle se trouve dans une position unique pour s’affirmer comme une force positive, à même de faire la différence pour les communautés pauvres à travers le monde.

En savoir plus

Signez la pétition contre les accaparements de terres adressée au président de la Banque mondiale

Questions et réponses sur les accaparements de terres

Rapport : « Notre terre, notre vie », halte à la ruée mondiale sur les terres