Ferry traversant le fleuve Bani pour atteindre le marché
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Jour 1: Une affaire risquée

9 Décembre, 2012 | L'avenir de l'agriculture

L’agriculture est une affaire risquée, non seulement à cause de sa dépendance à l’égard de la météo. Les gouvernements, le secteur privé et les agriculteurs eux-mêmes doivent construire des systèmes de gestion de risque robuste et  chevauchant, qui fournissent  aux agriculteurs plus d’une voie  pour la protection.

Par Sophia Murphy, consultante et conseillère senior pour le Programme de gouvernance mondiale et de commerce de l’IATP (Institute for Agriculture and Trade Policy).

L’agriculture est une activité risquée. À la merci des caprices de la météo et des insectes nuisibles, subissant souvent les contrecoups de la guerre et soumise à ses propres contraintes en matière de demande, ainsi qu’aux déficiences du marché, l’agriculture mérite une branche d’activité économique à elle seule. Les risques ne sont pas uniquement économiques : ils sont également relatifs à la diversité biologique et à la gestion des ressources naturelles, à la culture et aux relations sociales. 

Les risques sont également politiques. La plupart des agriculteurs sont soumis à une implication relativement forte du gouvernement dans leur secteur, ce qui n’a rien de surprenant lorsque l’on sait que tout un chacun a des intérêts dans l’agriculture. Au-delà du fait essentiel que l’agriculture est indispensable à notre survie, ce secteur est important, car il constitue un moteur puissant pour l’éradication de la pauvreté.

Pour réaliser le potentiel de l’agriculture à mettre fin à la pauvreté, les prix agricoles doivent toutefois se stabiliser. « Stable » n’est pas synonyme de « statique » : les prix doivent refléter l’offre et la demande et, dans une certaine mesure, les pénuries sont mieux contrôlées par les prix. Mais, s’ils sont totalement laissés aux mains du marché, les prix des denrées alimentaires sont, par nature, trop volatils et reflètent les incertitudes de production, ainsi que les effets de la demande ailleurs dans le monde ; demande créée par les marchés mondialisés qui enregistrent d’énormes disparités en matière de richesse. D’après C.P. Timmer, économiste agricole, « seules une action politique et une intervention publique des gouvernements peuvent stabiliser les prix alimentaires. » 

« Les forces économiques créent des liens entre les agriculteurs du monde entier comme jamais auparavant »

Deux types de risques en particulier imposent des versions très modernes de défis très anciens : 1 — le changement climatique. L’humanité a toujours été à la merci de la météo, mais, aujourd’hui, nous sommes aussi directement responsables des conditions climatiques de moins en moins prévisibles. 

2 — La volatilité des prix. En cette période de marchés mondialisés, de flux de capitaux déréglementés et de libre-échange, les forces économiques créent des liens entre les agriculteurs du monde entier comme jamais auparavant. Paul Nicholson, agriculteur au Pays basque espagnol et leader de La Via Campesina (LVC), décrit la création de LVC, au milieu des années 1990, comme une réponse aux défis similaires imposés par la mondialisation aux agriculteurs du Minnesota et du midi de la France, de Bamako et de Bandung. 

Quels systèmes de risque devons-nous utiliser ?

Ces risques sont réels et le public a un intérêt à contribuer à leur atténuation, pour venir en aide aux agriculteurs. De nombreux outils sont disponibles et les systèmes de gestion des risques sont utiles dans des contextes variés. Les gouvernements doivent établir des systèmes robustes et superposés, en fournissant aux agriculteurs plusieurs moyens de protection.

Un premier ensemble d’outils appartient uniquement aux agriculteurs, même si les gouvernements et les ONG peuvent jouer un rôle utile. L’action collective offre aux agriculteurs une méthode importante de renforcement de leur pouvoir de négociation politique et économique, ainsi que de réduction des risques inhérents à leurs activités. Par exemple, les agriculteurs peuvent former des coopératives de consommateurs pour obtenir des engrais, des semences ou d’autres intrants à prix réduits ou des coopératives de fournisseurs pour négocier de meilleurs prix pour un volume supérieur et investir dans les technologies ou des infrastructures de stockage. La plupart des certifications de commerce équitable dépendent du travail en coopérative des agriculteurs. 

Un deuxième ensemble d’outils est aux mains des États. Les gouvernements peuvent nettement réduire les risques pour les agriculteurs en fournissant des services de base, tels qu’un transport fiable (et abordable), des soins de santé bon marché et des mesures de protection en période de crise. Les gouvernements, à tous les niveaux, peuvent également procurer et détenir des stocks. Les marchés publics et le stockage public de céréales ont, historiquement, fourni un outil important de réduction des risques. 

« Les gouvernements, à tous les niveaux, peuvent également procurer et détenir des stocks »

Le Brésil a expérimenté les marchés publics en collaboration avec les petits producteurs dans un effort de conception de mesures de sécurité pour les pauvres en milieu urbain et de garantie d’un revenu à ces derniers en milieu rural. Bien qu’elle soit plus compliquée à mettre en pratique, la politique ouvre la possibilité d’un cercle vertueux au sein duquel les risques auxquels sont confrontés les agriculteurs sont réduits alors que, parallèlement, les consommateurs ont accès à des denrées alimentaires bon marché. 

La détention de stocks de denrées alimentaires peut contribuer à l’atténuation des violentes fluctuations des prix en réduisant les incertitudes relatives à l’offre du marché. Des stocks crédibles, transparents et bien gérés fournissent un outil puissant contre la volatilité, qui peut s’avérer bénéfique pour les agriculteurs comme pour les consommateurs.

Un troisième ensemble d’outils revient au secteur privé. Pour ne donner qu’un seul exemple, les réseaux de téléphonie mobile permettent aux personnes ne disposant pas d’un compte bancaire de virer de l’argent de la ville à la campagne et vice-versa, tout en fournissant aux agriculteurs des informations sur les prix, auxquelles ils peuvent avoir recours pour commercer avec les négociants. En tant qu’outils de communication et systèmes financiers, les téléphones portables ont fait une différence positive énorme pour de nombreux petits producteurs des pays en développement.

«Les téléphones portables ont fait une différence positive énorme pour de nombreux petits producteurs des pays en développement.»

Plus prosaïquement, le secteur privé offre (au moins) deux systèmes de gestion des risques de poids pour l’agriculture. Premièrement, les marchés à terme de marchandises, qui permettent aux producteurs de vendre leurs produits et à l’industrie de transformation de les acheter avant qu’ils ne soient récoltés. Les parties signent un contrat les engageant à livrer une quantité donnée de céréales à un prix établi et à une date choisie. Le contrat lui-même est ensuite acheté, puis vendu par les spéculateurs, qui injectent l’argent nécessaire à l’agriculteur, mais que l’entreprise de transformation refuse de dépenser avant que les céréales ne lui parviennent. 

Ce contrat peut passer et repasser entre différentes mains, alors que les acheteurs et les vendeurs tentent d’anticiper les futurs prix basés sur des prévisions de l’offre et de la demande. De cette manière, le marché des marchandises amortit les chocs. 

Bien sûr, le mécanisme s’accompagne de coûts. Certaines des tentatives de création de bourses de marchandises en Afrique (p. ex. au Nigeria et en Éthiopie) se sont heurtées à des difficultés lorsqu’il a été question d’attirer les agriculteurs, en raison de coûts de transaction élevés et de l’important volume de production minimale nécessaire pour générer un contrat (trop important pour la majorité des producteurs). 

Sur les marchés établis, comme la Bourse de Chicago (CBOT), la déréglementation, qui a fait son apparition ces 10 dernières années au moins, a également ébranlé l’efficacité des marchés à terme à déterminer les prix. La financiarisation de la bourse a augmenté la volatilité à court terme, ajoutant ainsi une nouvelle source de risque pour les agriculteurs. 

La deuxième contribution essentielle du secteur privé à la gestion des risques concerne les assurances. Historiquement, les compagnies d’assurance ont évité le secteur agricole. Les risques sont en grande partie systémiques (tous les agriculteurs d’une même région sont soumis aux mêmes conditions de culture) et non idiosyncratiques (risques potentiels pour chaque client, mais qui sont peu susceptibles d’affecter plusieurs personnes au même moment, p. ex. un incendie domestique). C’est ce qui les rend difficiles à gérer pour une entreprise privée : soit l’année est bonne et elle vend de nombreuses polices d’assurance, tout en faisant face à peu de demandes de prise en charge, soit elle fait faillite, car la moitié de ses clients lui demandent, simultanément, de l’aide. 

Ainsi, même sur les marchés très commercialisés, comme aux États-Unis, la participation de l’État aux programmes d’assurance est importante. Le gouvernement subventionne les primes d’assurance, les coûts administratifs des assureurs privés et les remboursements finaux. En réalité, l’exemple américain n’est pas vraiment encourageant, étant donné que les assureurs et les agriculteurs sont confrontés à trop peu de risques, ce qui s’accompagne d’une mauvaise prise de décisions concernant les sites de culture, les semences à planter et leur quantité. 

De nouvelles expériences avec les assurances se sont montrées plus prometteuses dans les pays en développement. Il s’agit de partenariats public-privé. Autrement dit, les coûts ne sont pas entièrement assumés par le secteur privé. Oxfam participe à l’un de ces partenariats, en Éthiopie, avec Swiss Re, le Programme alimentaire mondial (PAM) et US AID (Initiative pour la résilience rurale R4), qui s’avère une réussite. 

En Bolivie, l’Organisation internationale du travail (OIT) à recours à l’argent de la Gates Foundation afin de proposer des assurances aux plus petits producteurs de denrées alimentaires. Les risques assurés incluent les mauvaises récoltes et le décès d’un membre de la famille proche. Ce projet s’avère également une réussite et s’étendra à l’ensemble du pays en 2013.

Et si...

Les agriculteurs ont besoin de régimes d’assurance à haut risque afin d’être suffisamment confiants pour investir dans leur activité. Sans investissement, l’agriculture stagne, tout comme la production de denrées alimentaires. Les investissements permettront de produire les denrées alimentaires nécessaires pour nourrir la planète, de développer les économies rurales et de ralentir la migration vers les villes.

« Les agriculteurs ont besoin de régimes d’assurance à haut risque afin d’être suffisamment confiants pour investir dans leur activité. »

Les systèmes de gestion des risques ne doivent pas encourager les agriculteurs à prendre des risques inutiles. Les producteurs doivent être responsables d’une prise de décisions commerciales sensées concernant leurs exploitations et ne pas être encouragés à prendre des risques inutiles, contrairement à ce que proposent les programmes d’assurance dommages et pertes d’exploitation, superficiels, mentionnés dans la loi agricole des États-Unis (« Farm Bill ») 2012. Toutefois, les systèmes doivent être assez solides pour protéger les agriculteurs et leurs familles de l’extrême pauvreté, particulièrement lorsqu’ils ne sont pas en mesure de contrôler les risques impliqués, comme c’est le cas pour le changement climatique et la volatilité des prix internationaux. 

Le public a des intérêts puissants dans tout ceci, en raison du besoin primordial de sécuriser un approvisionnement approprié en denrées alimentaires, mais également de la nécessité de veiller à ce que l’agriculture joue un rôle dynamique dans le développement national, la création d’emplois, la production de capital et la gestion prudente des ressources nationales pour l’avenir. 

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Commentaires

Avec risque ou sans risque?

 

Avec risque ou sans risque? Nwanze et Murphy ont démontré que les outils variés sont déjà disponibles pour gérer les plusieurs risques auxquelles les agriculteurs font face. Nous avons des connaissances approfondies de ce qui fonctionne, et il y a plein d’exemples de succès. Donc, est-ce que nous avons simplement besoin d’augmenter des meilleurs investissements pour mettre en œuvre ces idées, ou est-ce qu’il nous faut réexaminer radicalement pour que nous puissions atteindre la réussite systémique face aux risques dynamiques? Qu’est-ce que vous en pensez?

 

Mitiger le risque

Pour mitiger le risque il faudrait aussi Investir dans le renforcement des capacités de la résilience des collectivités agricoles face aux changements climatiques. A cet effet, les programmes qui donnent accès au travail, tel que des programmes nourriture et argent contre travail devront  etre consideres. 

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