Pirogues sur le fleuve Niger
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Jour 3: Pourquoi manger de pétrole quand nous puissions manger de lumière du soleil ?

11 Décembre, 2012 | L'avenir de l'agriculture

Anna Lappé affirme que nous devrions avoir un sentiment d’urgence et un sentiment d’espoir dans la transition vers une agriculture plus écologique. Nous savons comment cultiver sans dépendre des combustibles fossiles coûteux, et nous connaissons la liberté que cela apporte vis à vis du control monopoliste des grandes entreprises.

Par Anna Lappé, fondatrice de Small Planet Institute

Au cours de l’été 2012, une équipe d’avocats ont intenté au nom des consommateurs américains, un recours collectif pour étiquetage frauduleux contre ConAgra, un des géants de l'agroalimentaire. Les plaignants reprochent à ConAgra de ne pas avoir suffisamment indiqué que l’agent propulseur de leux fameux aérosol de cuisson Pam contientdu pétrole, du butane et du propane. 

Du pétrole dans Pam ? Cela ne devrait peut-être pas nous surprendre. Les combustibles fossiles sont omniprésents dans la chaîne alimentaire industrielle – qu’il s’agisse de ce complément alimentaire loin d’être savoureux, de pesticides pétrochimiques ou du gaz naturel et du fioul pour alimenter en électricité la fabrication des engrais de synthèses, et les « élevages industriels ». 

Étant donné que nous sommes désormais devenus dépendants des combustibles fossiles dans de nombreux aspects de l’agriculture moderne, est-il possible d’éliminer leur utilisation ? Michael Mack, directeur général de Syngenta, un des premiers fabricants mondial de produits chimiques pour l’agriculture répondrait que non : « Si toute la planète se convertissait soudainement à l’agriculture biologique, ce serait une catastrophe écologique ». De même, les producteurs d’engrais de synthèse maintiennent que nous devons utiliser leurs produits pour garantir un approvisionnement alimentaire abondant. 

Mais si vous demandez aux experts qui n’ont pas un milliard de dollars d’intérêts dans cette industrie, vous obtiendrez une réponse très différente. L’Évaluation internationale des connaissances, des sciences et des technologies agricoles pour le développement est considérée comme l'évaluation fondée sur la recherche la plus importante et la plus crédible de l'agriculture mondiale. Le rapport de 2008, établi à la demande de la Banque mondiale, des Nations unies et d’autres institutions internationales a été finalisé après quatre années de recherches approfondies par plus de 400 experts. 

Les auteurs préconisent une transition vers l’utilisation des « substituts biologiques à la place des substances agrochimiques » et « la réduction de la dépendance du secteur agricole à l’égard des combustibles fossiles ». Ils citent les immenses avantages de l’agroécologie, des petites exploitations agricoles, de la gestion durable du bétail, des forêts et de la pêche, tout en insistant sur le fait qu’il est essentiel pour la sécurité alimentaire mondiale de s’affranchir de la dépendance envers les combustibles fossiles. 

Il convient de revisiter la méthode dominante de production agricole dans l’hémisphère nord, si les combustibles fossiles sont abandonnés. Car le système alimentaire industrialisé - comme il est souvent appelé – est tributaire des combustibles fossiles à chaque étape de la chaîne de production. 

« Il convient de revisiter la méthode dominante de production agricole dans l’hémisphère nord, si les combustibles fossiles sont abandonnés. »

Toutes les cultures ont besoin de sols fertiles pour s’épanouir, et les producteurs industriels utilisent des engrais synthétiques à cette fin. Bien que l’air que nous respirons contienne une grande quantité d’azote, cet élément essentiel dans les engrais exige pour sa synthèse et son utilisation agricole un apport important en gaz naturel —33,5 millions BTU de gaz naturel par tonne pour être exact. En Chine, l’essentiel de la production d’engrais azotés est produit par des centrales à charbon polluant.

L’extraction du phosphore, un autre composant important des engrais de synthèse, nécessite encore plus d’énergie du fait qu’il se raréfie et qu’il faut creuser de plus en plus profond pour le trouver. 

Il convient d’ajouter à cela tous les combustibles fossiles qui servent à alimenter en électricité les systèmes d’irrigation pour la monoculture et l’énergie nécessaire pour le chauffage, le refroidissement et le nettoyage des fermes d’élevage intensif. Enfin, l’agriculture industrielle recourt également à tout un arsenal de produits pétrochimiques pour la destruction des mauvaises herbes, des champignons et des insectes nuisibles.

Pour les tenants de l’agriculture industrielle, ce type de système est « efficace » et « moderne », mais la description qui lui convient le mieux est qu’il est « gourmand en intrants ». Car cette soi-disant efficacité n’est seulement obtenue que si les producteurs industriels recourent à des combustibles fossiles très onéreux, pour leurs portefeuilles comme pour la planète. 

« L’agriculture durable s’appuie sur la biologie ; et l’agriculture industrielle sur la chimie. »

En revanche, les pratiques agricoles durables —entre autres l’agriculture biologique certifiée, l’agroforesterie et les méthodes biodynamiques —exploitent les systèmes écologiques pour améliorer la fertilité des sols et contrôler les insectes nuisibles, les mauvaises herbes et autres menaces potentielles pour la productivité. L’agriculture durable s’appuie sur la biologie ; et l’agriculture industrielle sur la chimie. 

En matière d’agriculture durable, les agriculteurs fertilisent les terres par le compostage, en y intégrant le bétail ou en plantant des cultures nourrissant les sols. Les agriculteurs utilisent des technologies naturelles push-pull ou d’autres techniques créatives et sûres pour lutter contre les mauvaises herbes et les insectes nuisibles, en intercalant par exemple des plantes repoussant les insectes loin des cultures.

Les études ont montré que ces méthodes protègent remarquablement bien la biodiversité et promeuvent la conservation des sols, l’eau potable, et d'autres bénéfices écologiques. Par ailleurs, le rendement sur ces fermes durables est souvent le même ou supérieur à celui des fermes industrielles. 

Une étude sur 30 ans du Rodale Institute en Pennsylvanie comparant des champs de maïs et de soja biologiques et industriels a trouvé que les méthodes durables obtenaient en moyenne le même rendement que les méthodes industrielles et que ce rendement pouvant être en période de sécheresse jusqu’à 30 pour cent plus élevé. 

Dans l’une des plus larges études de ce genre, des chercheurs de l’université de l’Essex ont analysé 286 projets agricoles dans 57 pays, y compris 12,6 millions d’agriculteurs opérant la transition vers la durabilité agricole —et ils ont constaté une hausse de rendement de 79 pour cent pour une grande variété de types de cultures. Prenez simplement les projets réalisés en Afrique de l’Est, et la hausse du rendement résultant de l’introduction d’approches d’agriculture durable s’élevait à 116 pour cent.

Malgré ces chiffres, les promoteurs du modèle industriel persistent à dire que leur système est la seule option viable, comme Mack de Syngenta qui affirme que l’agriculture biologique est « équivalente en terme de rendement à la conduite d’une voiture de sport utilitaire ». En faisant cette analogie, Mack semblait ne pas en avoir saisi toute l’ironie : c’est l’agriculture industrielle qui est gourmande en essence, pas l'agriculture biologique. Les études du Rodale Institute ont montré que les méthodes biologiques pouvaient utiliser jusqu’à 45 pour cent moins d’énergie que les méthodes industrielles. 

Et que la productivité de l’agriculture industrielle tant vantée par Mack est le résultat d’un tour de passe-passe comptable très habile : les promoteurs ne totalisent pas toute l’énergie fossile utilisée dans la production, pas plus qu'ils ne tiennent compte de la pollution des gaz à effet de serre causée par la consommation de combustibles fossiles. Ces chiffres ne sont pas sans importance –les émissions de gaz à effet de serre liées à la production animale sont plus élevées, au total, que l’ensemble des émissions produites par les voitures, les camions, les avions et les autres moyens de transport fonctionnant aux carburants fossiles dans le monde.

En prenant conscience des coûts réels de la consommation des combustibles fossiles — pas seulement des coûts plus élevés des intrants pour les agriculteurs, mais aussi des coûts du réchauffement climatique pour la planète— nous devrions sentir l’urgence, mais aussi l’espoir, de passer à une agriculture plus écologique. Nous savons cultiver la terre sans dépendre autant des combustibles fossiles et nous savons que cela nous libère du contrôle monopolistique des corporations sur les intrants industriels comme les pesticides, les semences transgéniques et les engrais.

Nous savons également que l’agriculture durable émancipe les femmes, alors que les modèles nécessitant l’achat d’intrants, de par leur conception les désavantagent, et surtout en raison de l'impossibilité pour les agricultrices d’accéder au crédit, ou alors seulement au prix fort. Dans le sillage des formations dispensées sur l’agriculture durable dans l’état indien d’Andra Pradesh, par exemple, l’endettement chez les agricultrices a connu une baisse spectaculaire tandis que la sécurité alimentaire s’est considérablement améliorée. 

Si une telle urgence existe, pourquoi n’observons-nous pas une évolution vers l’agroécologie ? Dans une large mesure, le pouvoir politique de l’industrie des combustibles fossiles et la puissance de lobbying du secteur agroalimentaire nous ont piégés en situation de dépendance envers les combustibles fossiles. Aux États-Unis, le secteur agroalimentaire a dépensé plus de 173,5 millions de dollars pour influencer la loi cadre agricole de 2008 – la politique fédérale américaine qui définit l’agriculture dans ce pays et dans une large mesure dans le monde. Ils ont garanti par leurs pressions que les coûts réels de l’agriculture industrielle continueraient d’être à la charge des contribuables et non pas des sociétés pollueuses. 

« Les coûts réels de l’agriculture industrielle continuent d’être à la charge des contribuables et non pas des sociétés pollueuses. »

Pourrons-nous donc nous libérer un jour totalement des combustibles fossiles dans la production agricole ? Oui, c’est possible, l’évidence montre que du point de vue scientifique, rien ne justifie de continuer à dépendre autant des combustibles fossiles : En fait, en nous affranchissant de la dépendance envers les combustibles fossiles, notre système alimentaire deviendrait plus résilient et productif. 

Et nous pourrions le faire sans prendre le risque d’aggraver l’insécurité alimentaire. En fait, les méthodes naturelles pour rehausser la fertilité des sols, pour éliminer les mauvaises herbes et les insectes etc. rendraient l’agriculture plus abordable. Lorsque les agriculteurs s’appuient sur la connaissance des systèmes écologiques, et non pas sur des intrants qui coûtent cher, ils peuvent économiser et partager les semences, leurs sols sont plus fertiles et plus résilients, et leurs champs plus naturellement productifs en conséquence. 

Il va de soi que nous ne pourrons peut-être pas nous passer de sitôt des combustibles fossiles, mais nous pouvons certainement commencer à évoluer dans ce sens et constater une amélioration radicale dans la durabilité et la viabilité à long terme de notre système alimentaire. Et je pense qu’il n’y aurait personne pour regretter le pétrole dans notre aérosol de cuisson Pam. 

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Commentaires

Les combustibles fossiles et la réduction de la pauvreté

Hier, on a souligné la nécessité de surmonter les problèmes structurels, l’obésité et les conflits de la reforme foncière pour que l’avenir de l’agriculture s’annonce bien. Aujourd’hui le débat continue avec trois essais, chacun au sujet des combustibles fossiles.

L’agriculture moderne est intensive dans l’utilisation de l’énergie, et cette dépendance s’imprègne à chaque étape de la production alimentaire du champ à la fourchette. Lappé et McKibben sont convaincus que l’agriculture pourrait, et doit, consommer moins de combustibles fossiles. Bindraban admet la possibilité mais il les met en garde que la réduction de la consommation des combustibles fossiles n’est pas certaine de réduire la pauvreté et l’inégalité. Qu’est-ce que vous en pensez?

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