Jour 5: Ma fille veut devenir agricultrice

Susan Godwin

Publié par Susan Godwin

Une agricultrice nigériane, héroïne de l’alimentation pour l’année 2012-13 d’Oxfam
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Les défis auxquels nous, les agricultrices nigérianes, faisons face sont nombreux et divers : le manque de terre, les marchés volatiles et la charge quotidienne de s’occuper de nos ménages. Oeuvrer en tant que travailleuses journalières comporte son propre lot d’incertitudes. Pas étonnant qu’un avenir dans l’agriculture n’est pas attirant pour la jeunesse nigeriane.

Par Susan Godwin, agricultrice nigériane 

Lorsque je pense à l’avenir de l’agriculture, je dois avouer que les jeunes ici, au Nigéria, ne souhaitent pas devenir agriculteurs. Ils sont conscients que c’est un travail très compliqué, ils voient combien nous travaillons dur pour peu de résultats, voire parfois aucun. J’ai cinq enfants, l’un d’entre eux travaille en ville, les autres vivent tous avec moi. J’ai une fille de 18 ans, elle n’est jamais allée à l’école, et souhaite rester ici et devenir agricultrice. Aujourd’hui, tout le travail que nous accomplissons se fait manuellement. Peut être que la modernisation rendra le métier plus attractif auprès des jeunes.

Le manque de marchés est également un problème. En 2011, on nous a dit que le marché de la patate douce à Lagos était bon, nous avons donc loué un camion pour y transporter nos patates douces. Toutefois, une fois arrivées là-bas, elles n’ont pas été déchargées pendant trois mois. Au bout de ces trois mois, elles s’avéraient donc avariées et l’argent que nous avons gagné à les vendre n’a même pas couvert les frais de transport engendrés !

Ici, les agricultrices sont confrontées à de nombreux défis. Nous manquons d’accès aux terres, et les hommes souhaitent récupérer l’argent que nous gagnons de notre activité agricole. Nous sommes obligées de louer les terres aux hommes. Je suis mariée et je suis obligée de louer des terres pour ma fille et moi-même. Sinon, ils nous diraient d’aller nous coucher le ventre vide et nous irions nous coucher sans rien manger.

« Je suis mariée et je suis obligée de louer des terres pour ma fille et moi-même. »

Les hommes veulent également que les femmes travaillent dans leurs fermes, et ils en tirent profit au moment où ils les embauchent. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’ils donneront de la nourriture aux femmes. 

Il faudrait nous donner des terres, à nous les agricultrices, pour que nous puissions cultiver. Le gouvernement signera peut être un décret nous donnant accès aux terres. Nous, les femmes, devrions toutes nous réunir et définir un objectif commun pour pouvoir ensuite nous présenter devant les représentants du gouvernement et leur expliquer que cela constitue un problème pour nous.

Si nous avions un meilleur accès aux terres, nous pourrions alterner les cultures et obtenir ainsi de meilleurs rendements. Les terres dont les femmes disposent sont généralement dégradées. Les hommes ne sont pas conscients que si les femmes cultivent, c’est dans le but de nourrir et d’élever leurs enfants, car les hommes dans leurs foyers ne sont pas responsables de cette tâche. Les femmes n’ont pas du tout accès aux crédits, si elles veulent investir, elles doivent le faire avec leur propre argent.

« Si nous avions un meilleur accès aux terres, nous pourrions alterner les cultures et obtenir ainsi de meilleurs rendements. »

En tant que femmes, nous devons nous lever tôt, préparer le petit déjeuner, aller à la ferme et travailler, puis ramasser du bois à notre retour du champ, et enfin rentrer à la maison pour préparer le dîner. Les hommes, eux, vont dans les champs puis rentrent à la maison et se reposent. Il arrive même qu’ils sortent. En ce qui nous concerne, les femmes, nous n’avons pas le temps, nous sommes épuisées. Mais nous devons continuer à cultiver nos terres, pour nous c’est impensable…

Ce que j’aime dans l’agriculture, c’est que l’on peut organiser son propre programme : si je veux aller au champ et travailler, j’y vais ; et si je suis fatiguée, je reste à la maison une journée afin de me reposer.

Je souhaite que le gouvernement nigérian vienne en aide aux petits agriculteurs, je veux avoir accès à de nouvelles méthodes agricoles, même si pour cela nous devons payer. Je veux aussi que nous ayons accès aux prêts, car en tant qu’agricultrice, je ne bénéficie d’aucune aide du système de vulgarisation du gouvernement. Et lorsqu’ils viennent nous rendre visite, nous ne comprenons même pas ce qu’ils essayent de nous apprendre puisqu’ils parlent une autre langue. À l’avenir, si les agents de vulgarisation du gouvernement pouvaient parler les langues locales, cela améliorerait clairement la situation.

« Si un jour, il n’y a plus assez de nourriture dans les marchés, les gens réaliseront que les agriculteurs contribuent eux aussi au bien-être du pays. »

Si ma fille suit une formation, cela l’aidera à mieux vivre et à s’intéresser plus à ce qu’elle fait. Si elle pouvait apprendre de nouvelles techniques agricoles, cela l’aiderait à devenir une meilleure agricultrice.

Parfois, ce que nous faisons peut être mal perçu. Donc, je me dis : partons tous, nous les agriculteurs, dans les villes. Si un jour, il n’y a plus assez de nourriture dans les supermarchés et dans les marchés locaux, les gens réaliseront alors enfin que les agriculteurs contribuent eux aussi au bien-être du pays. Lorsque nos enfants déménageront tous dans les villes et achèteront de la nourriture dans les supermarchés, je serai toujours en train de cultiver ma parcelle de terre. Je n’arrêterai pas de cultiver les terres car c’est de là que je tire mon revenu. Voilà tout !

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