Un homme du Sahel
Un homme du Sahel

Jour 8: Formuler des nouvelles idées avec les connaissances autochtones

18 Décembre, 2012 | L'avenir de l'agriculture

Les idées des experts sur comment améliorer la productivité des fermiers qui ont peu de moyens devraient être guidées par les connaissances autochtones. Des micro-innovations peu couteuses qui utilisent les ressources locales ont un grand potentiel mais sont souvent négligées par les développeurs de technologies agricoles.

Par le Dr Florence Wambugu, directrice générale d’Africa Harvest Biotech Foundation International (AHBFI)

Si beaucoup me connaissent pour mon travail en faveur du droit d’accès de l’Afrique à la technologie de la modification génétique, peu savent que ce qui a éveillé mon intérêt pour cette technologie fut principalement le désir d’augmenter la productivité des agriculteurs pauvres en ressources. Je reste fidèle à cette idée mais sais pertinemment que la modification génétique n’est qu’un élément d’une longue liste d’outils dont disposent les scientifiques et les agriculteurs. 

Bien évidemment, les technologies conventionnelles jouent un rôle important. Toutefois, ce que j’aimerais vraiment explorer dans cet article, ce sont les idées des spécialistes en la matière, destinées aux agriculteurs pauvres en ressources, et la nécessité d’intégrer ces idées à la connaissance traditionnelle des personnes à qui est destinée la technologie.

Lorsque que le VIH ou le sida prive une femme de son mari, cette dernière, désormais seule pour s’occuper de ses sept enfants, a-t-elle les moyens de se sortir cette situation désespérée qu’est la sienne ? Es ce  parce qu’elle possède seulement un demi-hectare de terres arides et semi-arides au Kenya, faut-il qu’elle devienne alors une simple bénéficiaire des interventions de développement ? Son expérience personnelle ne pourrait-elle pas l’aider à relever la myriade de défis auxquelles elle fait face et à résoudre ses problèmes ?

Malheureusement, les principaux acteurs de la recherche et du développement intègrent  rarement les idées et les innovations des populations locales dans leurs interventions. Des années de succès limité poussent désormais ces acteurs à réfléchir à comment tirer le meilleur parti des connaissances et des innovations locales. 

« Les principaux acteurs de la recherche et du développement intègrent  rarement les idées et les innovations des populations locales dans leurs interventions. »

Le projet financé par le Fonds international pour le développement agricole (FIDA) et mis en œuvre par Africa Harvest illustre bien cette idée. Ce projet, sur la sécurité alimentaire et la gestion de l’écosystème pour des moyens de subsistance durables dans les terres arides et semi-arides du Kenya (FOSEMS pour son sigle en anglais), démontre la valeur qu’apportent les idées et les innovations locales aux interventions.

Pour aborder les questions de sécurité alimentaire, de gestion de l’écosystème et de moyens de subsistance durables, le projet adopte une approche intégrée divisée en cinq thèmes : les cultures alimentaires traditionnelles, les cultures maraîchères, la gestion de la fertilité des sols, l’eau (la conservation, la récupération et la gestion) et l’élevage à cycle court.

Le projet se situe dans les zones les plus pauvres de l’environnement hostile aride et semi-aride que sont les districts de Makueni et de Kitui central de la province orientale du Kenya. Les moyens de subsistance des communautés dépendent de l’agriculture et de l’agro-pastoralisme. Les communautés comprennent des agriculteurs de subsistance, des producteurs alimentaires traditionnels, des éleveurs, des familles affectées par le VIH ou le sida, des ouvriers ruraux sans emploi et des vendeurs de produits agricoles.

Au moment de la création du projet, nous étions bien conscients du fait que, parmi les agriculteurs pauvres en ressources ciblés, il y avait des connaissances et des innovations locales. Nous étions alors à la recherche d’agriculteurs faisant preuve d’innovation pour relever les défis auxquels ils étaient confrontés.

Notre équipe (multidisciplinaire, composée de scientifiques, de sociologues, d’économistes et de professionnels de terrain) a travaillé de concert avec les communautés locales et autres parties prenantes sur une approche appelée « farmer first and last » (FFL), qui s’est avérée plus efficace que le modèle de transfert de technologie (TT), qui est l’autre alternative plus régulièrement utilisée.

« Ils parviennent à augmenter leurs revenus en faisant des petits progrès avec peu de ressources. »

Nous avons commencé par étudier systématiquement les conditions de vie des agriculteurs et après avoir consulté les leaders agricoles, nous avons développé des solutions locales adaptables pour résoudre les problèmes des communautés.

Il s’agissait de problèmes tels que les conditions défavorables des sols, l’irrégularité des régimes pluviométriques, les faibles niveaux d’alphabétisation, la volatilité des prix sur les marchés des intrants et des produits finaux ou encore l’accès limité aux assurances et aux crédits. Alors que certains sont effectivement propriétaires de la terre qu’ils cultivent, ils manquent d’actifs de production en guise de garanties acceptables. Les recherches montrent généralement que ces agriculteurs seront touchés par les changements climatiques de façon disproportionnée et que les réformes commerciales ne seront pas suffisantes pour réduire leur niveau de pauvreté.

Ces agriculteurs sont des expérimentateurs et des innovateurs qui génèrent leurs propres techniques agricoles, lesquelles sont très bien adaptées aux conditions agroécologiques et socioéconomiques actuelles. Sans appliquer de systèmes de production agricole de pointe, ils parviennent à augmenter leurs revenus en faisant des petits progrès avec peu de ressources, et en augmentant les ressources de base grâce à leurs connaissances locales.

Certaines des innovations consistaient à cultiver des céréales et des légumineuses sur des terres sèches et de conserver un cycle d’élevage court en vue de corriger les carences alimentaires dans les régimes locaux et la génération de revenus en commercialisant les surplus dans les centres commerciaux voisins.

Les agriculteurs proposèrent d’augmenter le nombre de chèvres et de poules en leur possession afin d’améliorer leur production de lait et d’œufs. Ils étayaient cette idée par le fait que les chèvres et les poules sont les animaux les plus résistants face à la sécheresse et au changement climatique, et que la viande et les œufs sont une source de protéines permettant d’améliorer le régime alimentaire humain, les crottins de chèvre augmentent la fertilité des sols et la vente d’animaux génère un revenu ô combien nécessaire pour couvrir les frais de scolarité, les frais de santé et les intrants agricoles.

« Ces agriculteurs sont des innovateurs qui génèrent des techniques agricoles, lesquelles sont très bien adaptées aux conditions actuelles. »

Les agriculteurs se sont vus remettre une race améliorée de poussins, entraînant une augmentation de la production d’œufs. L’innovation indigène ici fut la décision des agriculteurs d’utiliser une seule poule pour couver les œufs de plusieurs poules. Cela a permis aux autres poules pondeuses de reprendre la production d’œufs au plus tôt. 

Pendant l’enquête initiale, des agricultrices avaient identifié leur première priorité comme étant l’eau à usage domestique et avaient suggéré que des barrages de sable pourraient aider à retenir l’eau tout au long de l’année. Trois barrages de sables furent entièrement construits le long des rivières Muini à Mulala et Kamunyii à Wote, toutes deux dans le district de Makueni, ainsi que sur la rivière Yethi, dans le district de Kitui.

La communauté gère et partage cette ressource afin de garantir équité et durabilité. Des mécanismes de financement innovateurs pourraient probablement attirer le secteur privé, lequel jouerait un rôle plus important dans la recherche de techniques meilleures et innovantes dans la construction de barrages et l’approvisionnement en eau à usage domestique.

Il fallait surtout retenir de cette expérience que les agriculteurs et agricultrices doivent impérativement être impliqués dans la recherche de solutions à leurs problèmes. L’idée de nos agriculteurs de planter du sorgho, qui est une céréale naturellement résistante à la sècheresse, leur a permis d’utiliser une innovation traditionnelle tout en mettant à profit les précipitations minimales d’une saison des pluies relativement courte et leur offrant ainsi, une seconde récolte.

« Il est impossible de connaître le succès sans un peu d’aide. » 

Il est impossible de connaître le succès sans un peu d’aide. Grâce à la participation du département d’économie domestique du ministère de l’Agriculture, les agriculteurs sont devenus plus innovateurs en créant de nouvelles recettes de plats savoureux avec le sorgho comme ingrédient de base. Des agriculteurs plus jeunes utilisaient les surplus de sorgho pour nourrir les races améliorées de poules et vendre ensuite les œufs. Les résidus de sorgho servaient également de fumier pour fertiliser les sols et de banque de fourrage pour la consommation du bétail pendant la saison sèche.

Il ne faut jamais sous-estimer l’importance du développement des capacités locales, ni le temps que cela prend. La plus grande contribution d’African Harvest dans ce projet fut la formation des agriculteurs, le développement des capacités, le transfert de compétences, en particulier en matière de bonnes pratiques agricoles, et la dissémination d’informations auprès des agriculteurs tout au long de la chaîne de valeur. 

Les personnes les plus défavorisées ont le potentiel de devenir des éléments moteurs du développement. Africa Harvest a collaboré avec des personnes vivant avec le VIH/sida, des jeunes, des veuves, des orphelins, des hommes et des femmes en cure de désintoxication pour abus d’alcool. Apprécier à leur juste valeur les personnes défavorisées et travailler avec elles a permis de démontrer très rapidement que nos interventions fonctionnaient, ce qui a attiré l’attention d’autres membres de la communauté. Le projet prouve également que l’on peut se baser sur la connaissance locale pour stimuler puis améliorer le processus d’innovation, avec une nouvelle idée donnant naissance à la prochaine.

« Se servir de la créativité et de la persévérance des agriculteurs doit faire partie intégrante dans la conception d’un projet et non de passer au second plan. »

L’approche intégrée au développement peut avoir un impact positif dans beaucoup d’aspects de la vie de la communauté. Se servir de la créativité et de la persévérance des agriculteurs africains pauvres en ressources doit faire partie intégrante dans la conception d’un projet et non de passer au second plan.

Les partenaires du développement peuvent aussi suivre l’exemple du FIDA et permettre davantage de flexibilité à l’heure de mettre en œuvre les projets, tout en atteignant leurs objectifs, en encourageant les agriculteurs à innover et en permettant aux organisateurs de projets de se concentrer sur la résolution des problèmes auxquels sont confrontés les agriculteurs tout en s’occupant de la sécurité alimentaire, la création de revenus et la durabilité.

Les organismes de recherche et de développement doivent retenir que, en matière de développement, les agriculteurs et les scientifiques sont partenaires. Dans le cadre du projet FOSEMS, les deux groupes ont travaillé ensemble au développement d’une légumineuse nutritive et conservant la fertilité du sol : une variété de dolique à haut rendement et à double usage dont les feuilles tendres sont utilisées comme légume pour la consommation humaine et les feuilles plus vieilles constituent une part importante de l’alimentation des poulets, et dont les graines représentent une source riche de protéines. Le dolique fixe l’azote atmosphérique et augmente la fertilité du sol. Ses résidus sont aussi utilisés pour nourrir les chèvres et servent également de fumier.

De manière générale, de telles micro-innovations apportent des améliorations souvent peu coûteuses, et ce, parce qu’elles ont recours aux ressources locales. Ces innovations sont rarement prises au sérieux par les principaux développeurs des technologies de l’agriculture. Elles ont le potentiel de favoriser la dissémination et la durabilité. Malheureusement, la plupart des innovateurs manquent de confiance en eux et des moyens leur permettant de faire connaître leurs idées auprès d’un public plus large.

Téléchargez l'article : Formuler des nouvelles idées avec les connaissances autochtones

Commentaires

Les agriculteurs, la technologie et les règles de la relation

 

Les discussions d’hier s’efforçaient d’élucider certaines réalités par rapport à la réalisation de plus de libertés pour les agriculteurs – comment de telles libertés pourraient-elles être atteintes, et comment les agriculteurs et d’autres acteurs se réorienteraient-ils si, et quand les tels changements se produiront? Aujourd’hui, nous discuterons de la valeur de la technologie ainsi que de la connaissance et l’innovation des agriculteurs.

 

L'utilisation des connaissances et l'innovation des agriculteurs peuvent se référer à des solutions appliquées qui semblent à la fois vers le passé et vers l'avenir. Malgré le modèle de partenariat détenu par le Wambugu, les scientifiques et les petits agriculteurs font-ils toujours de bons partenaires? Qui va définir les règles de la relation? Prakash-Mani reconnaît le coût des nouvelles technologies et les risques inhérents à l'innovation comme des obstacles importants. Est-ce que ses recommandations pour le secteur privé et des investissements publics seront réalisables et réalistes dans le climat économique actuel et futur? Qu’est-ce que vous en pensez?

 

Permalink: http://oxf.am/3AE