Cuire de la bouillie, en Somalie
Cuire de la bouillie, en Somalie

Jour 9: Qui nous nourrira tous ?

19 Décembre, 2012 | L'avenir de l'agriculture

Si nous voulons survivre aux changements climatiques, nous devons adopter des politiques qui permettront aux fermiers de diversifier les variétés végétales et animales qui se retrouvent sur nos menus. Ils sont les seuls à avoir la connaissance et la patience nécessaires pour découvrir quels sont les plantes et animaux qui pourront se développer. Un changement fondamental dans les mécanismes de régulation est nécessaire.

Par Pat Mooney, co-fondateur et directeur exécutif, Groupe ETC 

Il existe une croyance pavlovienne qui considère que la technologie agricole est en mesure de répondre à nos besoins futurs en nourriture – et un déni pathologique qui rejette l’idée que l’agriculture industrielle a contribué à la crise alimentaire que l’on connaît aujourd’hui. De nos jours, en raison du changement climatique, l’insécurité alimentaire générale des pays du Sud s’est transformée en défi mondial collectif. Même les pays aux terres fertiles n’auront peut-être pas le climat, l’eau et les ressources suffisantes pour subvenir à leurs besoins alimentaires en 2050. 

Les décideurs politiques sont confrontés de façon conventionnelle à deux options : la chaîne alimentaire industrielle de pointe hautement considérée comme hyper productive et efficace ; ou le délicat réseau alimentaire agro-écologique – le choix entre le régime des écolos/adeptes du commerces équitable (« le régime des 100 kilomètres ») ou le régime hypercalorique basé sur le modèle agroalimentaire (« le régime des 100 kilogrammes »). La « recette idéale » bien sûr, recherche un juste milieu illusoire, à savoir de meilleures avancées scientifiques tout en commerçant équitablement et en nourrissant de façon durable.
Je soutiens que nous traversons une crise alimentaire commune et continue ; que la « communauté » du développement s’est trompée de point de départ, que nous savons pas grand-chose ; et enfin, que nous devons adhérer aux politiques et aux pratiques des organisations paysannes qui aujourd’hui, fournissent aux êtres humains au moins 70 % des aliments que nous consommons.

« Le réseau alimentaire est-il pur romantisme gastronomique? »

Le réseau alimentaire est-il pur romantisme gastronomique ? Nous avons essayé de rassembler les faits prouvant la contribution des paysans fournisseurs (pour décrire à la fois les fournisseurs alimentaires ruraux et urbains qui travaillent pour la plupart en dehors de la chaîne alimentaire industrielle). Mais les données concernant la taille des exploitations agricoles et les estimations sur le nombre de paysans ruraux, par exemple, datent d’une dizaine d’années et sont loin d’être convaincantes. Et bien évidemment, les calculs des exploitations agricoles ne prennent pas en compte la chasse, la cueillette, la pêche et la production paysanne urbaine.
Finalement, nous avons conclu qu’au moins 70 % des aliments consommés dans le monde chaque année sont fournis par les paysans ruraux et urbains. Nous pourrions aussi conclure que seuls les paysans ont accès aux technologies et ressources dont nous aurons tous besoin pour nous alimenter en 2050.
Notre estimation de 70 % se confirme involontairement par l’industrie des engrais, qui s’inquiète qu’entre 40 et 60 % de la nourriture mondiale est produite sans leurs produits chimiques. C’est la production paysanne, des agriculteurs qui ne veulent ni ne peuvent payer leurs engrais chimiques. Mais, bien évidemment, de nombreux petits exploitants utilisent en effet les engrais, donc il est possible que 10 % de plus des aliments consommés actuellement dans le monde soient produits par des paysans ayant recours à ces engrais. 

« L’idée qu’au moins 70 % de la nourriture consommée soit produite par des paysans ruraux et urbains, semble modeste. »

Au-delà de cet aspect, une part significative des ressources alimentaires mondiales, au bas mot 15 %, provient de la chasse et de la cueillette, y compris de la pêche continentale artisanale et côtière. Il convient d’ajouter à cela qu’environ 15 à 20 % de notre nourriture est produite dans des jardins urbains et l’idée qu’au moins 70 % de la nourriture consommée soit produite par des paysans ruraux et urbains, semble modeste.
Si l’on aborde la question du point de vue opposé – celui de la chaîne alimentaire industrielle – l’idée s’en voit renforcée. Bien que les quantités soient énormes, selon une étude récente de la FAO, au moins un tiers de la nourriture produite est gaspillée soit lors de la production, du transport, de la transformation ou une fois dans le réfrigérateur des consommateurs lorsqu’elle se gâte. Ensuite, il y a lieu de calculer la quantité de farine de poisson et de graines utilisées pour nourrir le bétail ou faire fonctionner les voitures.
Nous perdons de la nourriture avant qu’elle ne pourrisse. Qui plus est, dans les pays de l’OCDE (et de façon croissante dans l’ensemble des pays du Sud), environ un quart des calories consommées sont « gaspillées » - c’est-à-dire consommées inutilement, contribuant à l’obésité. 

« La conclusion inévitable est que la chaîne alimentaire industrielle est extrêmement inefficace. »

La conclusion inévitable est que la chaîne alimentaire industrielle est extrêmement inefficace. Elle ne nourrit que partiellement les personnes dans les pays industrialisés et ne laisse que peu de surplus au reste du monde. La chaîne alimentaire industrielle ne fournit que 30 % de notre consommation nécessaire.
Le tableau ci-dessous résume et met à jour notre rapport de 2009 « Who Will Feed Us? » (Qui va nous nourrir ?), disponible sur www.etcgroup.org. Les sources de référence sont disponibles dans ce rapport ainsi que dans celui à venir.
Tableau
Le premier principe de politique générale en cas de crise est de ne pas toucher à ce qui fonctionne bien. Le second principe est de se laisser diriger par les personnes les plus affectées, les paysans. Ce sont les personnes qui cultivent les denrées alimentaires et qui ont accès à la diversité dont nous aurons besoin pour survivre aux difficultés à venir. C’est la raison pour laquelle le Comité sur la sécurité alimentaire mondiale des Nations unies/de la FAO, récemment réformé, devient si important. Nous avons non seulement réuni tous les gouvernements et toutes les agences autour de la table, mais les organisations de la société civile et les mouvements de paysans sont aussi présents. La seule chose que les paysans ne peuvent faire c’est voter.

« Les paysans asservis d’Afrique emportaient clandestinement une cinquantaine de cultures lorsqu’ils étaient transportés en bateau vers les Amériques.»

Les paysans apportent uniquement les ressources à la table des négociations et ils ont besoin d’aide pour les déployer. Lors du premier siècle de l’ère coloniale – sans l’aide de trains ni de télégraphes, ni encore moins de blogs et de Twitter – les paysans ont su adapté le maïs maya à presque toutes les régions de production d’Afrique, tandis que les paysans d’Asie faisaient de même, avec la même réussite, avec la patate douce. Pendant ce temps, les paysans asservis d’Afrique emportaient clandestinement une cinquantaine de cultures lorsqu’ils étaient transportés en bateau vers les Amériques.
L’échange colombien d’il y a 500 ans a été précédé par le commerce arabe et avant cela, la Route de la soie et les voies traditionnelles d’échange de semences, ont maintenu en déplacement les cultures et le bétail entre l’Eurasie et l’Afrique. Plus récemment, en 1849, les États-Unis ont commencé à transporter par bateaux des colis gratuits de semences expérimentales pour les colons afin de relancer la production des cultures à l’ouest du Mississippi. Jusqu’en 1897, plus de 20 millions de colis de semences expérimentales exotiques ont été envoyés aux colons chaque année. Les expériences de plantation des semences ont connu un grand succès et ne se sont arrêtés qu’à la fin des années 1920 lorsque les entreprises de semences se sont rendues compte que la distribution au secteur public interférait avec les profits du secteur privé.
Pour lutter contre le changement climatique, nous avons à nouveau besoin de ce genre d’échange de semences. Ces soixante dernières années, les paysans ont fait don d’au moins deux millions de variétés de plantes cultivées localement pour les stocker dans les plus grandes banques génétiques du monde. Les paysans sont également les producteurs et protecteurs de presque 8 000 races d’animaux rares de 40 espèces différentes. La priorité des banques génétiques en matière de politique et de multiplier les variétés fournies par les paysans et de les mettre gratuitement à la disposition des organisations de paysans sur demande.

« Les paysans ont fait don d’au moins deux millions de variétés de plantes cultivées localement pour les stocker dans les plus grandes banques génétiques du monde. »

Pour survivre au changement climatique, nous devons adopter des politiques permettant aux paysans de diversifier les espèces de plantes et d’animaux et les variétés/races que contiennent nos recettes. Les plantes et le bétail vont devoir circuler afin de pouvoir être utilisées dans les conditions nécessaires à leur développement. Il y a bien sûr des points à prendre en compte en matière phytosanitaire ; le soutien de la FAO, et peut être de la Convention sur la biodiversité, sera nécessaire.
Les seules personnes bénéficiant du savoir-faire et de la patience d’expérimenter les cultures et le bétail sont les paysans. Ils exigeront un changement fondamental dans les mécanismes régulateurs, y compris des régimes de propriété intellectuelle, pour qu’ils puissent échanger et développer entre eux des semences/espèces dans le monde entier.
Nous autres devront unir nos forces de façon urgente à travers tout le réseau alimentaire pour voir comment nous pouvons collaborer. Étant donné que la technologie de la téléphonie mobile s’est développée sur tous les continents, notre capacité collective à échanger des informations rend possible pour nous tous le maintien des énergies innovantes des paysans.
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Le tableau : Chaines vs. Reseaux

Commentaires

Qui nous nourrira tous ?

 
 

La discussion de mercredi a répondu à des commentaires traitants la valeur de la technologie , les connaissances des agriculteurs et de l'innovation. Nous débattions sur  les rôles des grandes agro-industries et  est-il  possible d'atteindre une échelle avec des solutions adaptées au contexte local. Aujourd’hui, nous discuterons si «l'agriculture paysanne» est quelque chose qui peut être définie universellement. Est-ce que les «nouveaux paysans» que Michael Gorman souhaite voir davantage aux Etats-Unis ressemblent à ceux qui produisent,  comme dans la dissertation de Pat Mooney, 70% de l'alimentation mondiale? Est-ce que l'agriculture qui ne repose pas sur des intrants synthétiques sera toujours durable? Quelle est la proportion de ceux qui produisent la plupart de la nourriture dans le monde tout en étant aussi les plus pauvres, les plus affamés et privés d'éducation et de ressources? Est-ce que le manque de richesse et d'accès à la terre sera un défi commun auxquels sont confrontés les petits agriculteurs aussi bien dans les pays développés que ceux en voie de développement? Qu’est-ce que vous en pensez?

 

 

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