Jour 10: Niveler le terrain, créer un choix

Roger Thurow

Publié par Roger Thurow

Chercheur principal au Programme mondial pour l'agriculture et la politique alimentaire au Chicago Global Council et Chercheur en agriculture à la Campagne ONE
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Il ne faut pas être dogmatique sur les méthodes agricoles ; de nombreuses options sont nécessaires. Les options sont exactement ce dont les petits exploitants manquent. Au mieux, ces agriculteurs vivent emprisonnés dans le choix de « Soit / Soit », une vie remplie de dilemmes. Les pays riches doivent favoriser l'égalité d'accès aux éléments essentiels à l’agriculture et surtout le choix, parce que les petits exploitants sont indispensables à l'avenir de l'agriculture et le choix leur permettra de se libérer.  

Par Roger Thurow, écrivain et Chercheur principal au Chicago Global Council

Après deux semaines de d’échanges de points de vue et de discussion animés, une chose est sure : l'avenir de l'agriculture doit se jouer sur un terrain de labour nivelé. Cela signifie que tous les agriculteurs du monde doivent avoir un accès égal aux éléments essentiels de leur activité : semences et éléments nutritifs des sols, financement, atténuation des risques, conseils d’extension, marchés, commerce. Cela requiert de l’impartialité dans l'appui des gouvernements. Les pays en développement doivent prioriser et promouvoir l'agriculture et le développement rural de manière aussi forte que le font les pays riches et les pays émergents. De plus, les pays riches du monde entier doivent supprimer les inégalités du commerce et les politiques qui, pendant des décennies, ont fait pencher la balance du commerce agricole mondial de leur côté et perpétué la faim sous d’autres cieux.

Comme nous l’ont appris les différents commentateurs et essayistes, les agriculteurs eux-mêmes sont en grande partie les victimes de cette faim, notamment les petits exploitants des pays en développement qui sont incapables de produire suffisamment de denrées alimentaires pour éviter une période de soudure annuelle. Des agriculteurs affamés ! Cette formule est un oxymore ridicule et honteux. L'avenir de l'agriculture doit abolir cette expression inacceptable.

« L'avenir de l'agriculture doit se jouer sur un terrain de labour nivelé. »

L'objectif : créer les conditions afin que tous les agriculteurs contribuent autant qu'ils le peuvent, non seulement à la quantité qu'ils produisent, mais également à la qualité nutritionnelle de ce qu'ils cultivent et de ce que nous consommons tous, tout en préservant l'environnement. Nous sommes tous concernés. Si nous ne le savions pas auparavant, nous aurions certainement dû nous en rendre compte au cours des dernières années avec les conditions climatiques extrêmes. Une année il y a la sécheresse dans la Corne de l'Afrique, l'année suivante il y a la sécheresse en Amérique Centrale. Qu'ils soient agriculteurs du Kenya ou du Kansas, leurs prières étaient les mêmes.

Le résultat d'un labour nivelé sera que tous les agriculteurs auront la capacité de faire des choix cruciaux pour sécuriser et cultiver leurs moyens de subsistance. D’après la riche variété des commentaires suscités par les articles, nous voyons qu’il existe de nombreux choix. En effet, ces discussions sont utiles car elles illustrent la large gamme de choix.

Un choix de semences. Un choix d’éléments nutritifs des sols. Un choix de financement. Un choix d'assurance et d'autres innovations relatives à un filet de sécurité. Un choix de marchés. Un choix de prix. Un choix de cultures. Un choix de stockage ou de vente. Un choix d'achet de terres. Un choix de tradition. Un choix de technologie moderne. Un choix entre rester à la ferme ou se déplacer vers la ville.

Le choix : Il ne faut pas être dogmatique et étouffer le choix en privilégiant une option au détriment des autres. Il ne faut pas s'asseoir en Amérique et en Europe et imposer ses choix aux agriculteurs des pays en développement. Avons-nous la certitude absolue que la petite agricultrice africaine possédant une vache dispose d’assez de matière organique pour ses quelques acres de terre avant de lui refuser le choix d'utiliser une petite quantité d'engrais par plante, alors que cette micro-dose pourrait mettre fin plus rapidement à la période de soudure et éradiquer la malnutrition de ses enfants ? Savons-nous que l'agricultrice peut avoir besoin des tiges et cosses de son maïs pour nourrir sa vache, faire cuire ses repas et éclairer sa maison avant de la critiquer de ne pas laisser tout cela dans les champs pour pratiquer l'agriculture de conservation ? Insistons-nous pour qu’une agricultrice utilise des semences stockées depuis la récolte précédente alors l'expérience lui a démontré que ces semences ont un taux de germination et des rendements moins élevés que les semences nouvellement achetées ?

« Des agriculteurs affamés ! Cette formule est un oxymore ridicule et honteux. »

Un agriculteur a peut-être une seule saison par an pour faire les bons choix, et probablement 30 ou 40 saisons uniquement dans sa vie. Telle que la situation se présente aujourd'hui, beaucoup trop d'agriculteurs (en particulier les petits exploitants agricoles d'Afrique) n'ont pas le choix. Pendant trop longtemps, ils ont été considérés comme trop pauvres, trop éloignés, trop insignifiants pour que quelqu’un (en particulier ceux qui interviennent dans le secteur mondial de l’agriculture) daigne s’intéresser à eux. Ils n'ont pas de choix de semences, de techniques agricoles, de financement, ou de marchés. Dans la plupart des cas, les choix ne sont pas à la portée de leurs bourses. Le plus souvent, ils ne sont même pas disponibles.

Ces agriculteurs mènent des vies de « Ni / Ni ». Leurs récoltes sont si maigres qu'ils ne peuvent ni nourrir leurs familles tout au long de l'année, ni payer les frais de scolarité de leurs enfants. Ils ne peuvent ni nourrir leurs familles, ni acheter des médicaments. Ils ne peuvent ni nourrir leurs familles, ni réparer leurs maisons en banco pour se protéger du froid et de la pluie.

Au mieux, ils mènent des vies de « Soit / Soit ». Dans ce cas, ils sont confrontés à des dilemmes. Soit nourrir la famille, soit vendre une partie des récoltes pour envoyer les enfants à l'école. Soit nourrir la famille, soit acheter les médicaments contre le paludisme. Soit nourrir la famille, soit acheter une autre vache, des tôles pour le toit, ou acquérir plus de terres pour diversifier les cultures. Ils ne peuvent pas faire les deux en même temps. Ils sont obligés de choisir une option ou une autre.

« Dans la plupart des cas, les choix ne sont pas à la portée de leurs bourses. Le plus souvent, ils ne sont même pas disponibles. »

Ce que j'ai appris dans mon rapport, c'est le désir des agriculteurs d’avoir une vie parsemée de « ET ». Une vie où ils peuvent produire une récolte excédentaire de denrées alimentaires nutritionnellement améliorées afin de pouvoir nourrir leurs familles tout au long de l'année ET payer les frais de scolarité de leurs enfants, ET payer les médicaments contre le paludisme ET diversifier leurs cultures ET embellir leurs maisons ET acheter une autre vache ou plus de poulets ET acheter plus de terres.

Le choix. La création de choix (l’offre de choix) doit être l’objectif du développement, en particulier le développement agricole. Le choix est synonyme de liberté. Le choix est libérateur. Le choix est synonyme d'autonomisation, surtout pour les femmes dans les pays en développement qui prennent un grand nombre de ces décisions agricoles. Le choix est encourageant, en particulier pour les jeunes et surtout s’ils peuvent voir que l'agriculture n'est pas uniquement un moyen de survie, mais qu'elle peut être la voie menant à une prospérité durable. Le choix libérera l'avenir de l'agriculture.

Si les agriculteurs veulent vivre dans un monde rempli de « ET », nous devons tous en faire autant. Nous ne pouvons pas insister sur le développement en « Soit / Soit ». Comme un certain nombre de commentateurs l'ont souligné, il n’y a pas de taille unique. Il n'y a vraiment pas de solution miracle. Nous avons besoin à la fois des petits et des grands agriculteurs. L'Éthiopie, par exemple, a besoin à la fois des producteurs de blé et de maïs dans les hautes terres qui emblavent des milliers d'hectares ET des petits exploitants qui ne cultivent qu’un hectare ou deux. Nous avons besoin des vieilles traditions de conservation des semences lorsque ces semences sont encore productives ET de nouvelles semences résistantes à la maladie, aux insectes nuisibles et aux changements climatiques. Certains agriculteurs peuvent adopter l’agriculture exclusivement organique ; pour d’autres les intrants sont nécessaires pour survivre et échapper à la période de soudure. Nous avons besoin de techniques traditionnelles ET modernes. Nous avons besoin de connaissances locales ET de l'innovation internationale. Ce n'est pas une question de choix entre les terres et les semences, mais d’acquisition de terres ET de semences. Il est question d'accroître la production ET d’améliorer la qualité. Il est question d’agriculture ET de nutrition. Il est question d'intensification ET de conservation.

« Le choix libérera l'avenir de l'agriculture. »

Les silos pour le stockage des denrées alimentaires sont très utiles pour la promotion du choix : vendre maintenant ou conserver pour plus tard ? Toutefois, les silos dans l'autre sens du terme (esprit étroit, vision égoïste et obstinée) obscurcissent le choix.

Proposer un choix requiert le développement d’infrastructures : des infrastructures pour permettre l'accès aux intrants, pour transporter les excédents vers les zones de pénurie, pour soutenir des marchés efficaces et pour fournir des connaissances. Cela requiert des cadres stratégiques qui encouragent l'innovation, la transparence et la responsabilisation. Surtout, il faut que nous écoutions, que nous partagions et que nous coopérions.

Ces éléments peuvent niveler le terrain et créer une égalité des choix.

Sur un point, cependant, il n'existe vraiment pas d'autre choix : nous avons besoin de tous les agriculteurs, partout dans le monde, afin qu’ils contribuent autant que possible, si nous voulons relever le défi mondial de l'alimentation nutritive d’environ 10 milliards de personnes d'ici 2050. Nous avons particulièrement besoin des petits agriculteurs du monde entier. Négligés pendant si longtemps, ils sont désormais indispensables à l'avenir de l'agriculture et de l'alimentation.

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