Haïti : trois commémorations du séisme, trois étapes de la reconstruction

Agathe Nougaret

Publié par Agathe Nougaret

Oxfam Great Britain, Coordinatrice en urbanisme, Haïti
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Je ne peux pas croire que ça fait déjà trois ans que le séisme a eu lieu, en janvier 2010. Je n’étais pas à Haïti « le 12 » (c’est ainsi que l’on désigne le jour où le séisme a frappé l’île) et je n’ai pas vu de mes propres yeux la destruction et le grand élan de solidarité. Je suis arrivée quelques mois après, alors que la reconstruction était censée démarrer, une fois que les équipes de secours et les professionnels du logement d’urgence eurent fait leur travail.

12 janvier 2011

Cathédrale Notre-Dame de L’Assomption après le séisme de 2010. Photo : Yolanda Romero/Oxfam

J’ai passé le premier anniversaire du séisme sur les marches de la cathédrale détruite, dans le centre de Port-au-Prince. En pleine crise politique, le peuple haïtien avait cessé de brûler des pneus pour réclamer que leur vote soit pris en compte. Tout le monde s’était rassemblé devant ce symbole du désespoir, vêtu-e de blanc et hurlant sa douleur. J’étais tellement bouleversée que je n’étais pas prête à répondre aux questions.

En tant qu’étrangère, j’ai été abordée par beaucoup de gens qui demandaient pourquoi la communauté internationale ne reconstruisait pas les habitations pour les victimes et n’arrêtait pas l’épidémie de choléra. J’ai fait de mon mieux pour expliquer que l’ampleur de la catastrophe a surpris tout le monde et que la mise en place de logements temporaires – autrement dit, de camps –, était une tâche longue et complexe.

« Grâce aux efforts des ONG, on dénombre moins de victimes du choléra dans les camps qu’ailleurs », ai-je déclaré, mais ma voix s’est perdue dans la clameur religieuse. Que pouvais-je dire ? Comment pouvais-je justifier l’impasse dans laquelle Haïti se trouvait ? Pas de terrains où construire, pas de gouvernement... Je n’ai trouvé aucune parole de réconfort pour les personnes qui souffraient autour de moi.

12 janvier 2012

L’an dernier, je suis allée au cimetière de Port-au-Prince à l’occasion du deuxième anniversaire du séisme. J’y ai rencontré des employés du cimetière qui avaient dû se charger de milliers de corps quelques jours après le séisme. Ce qu’ils m’ont raconté m’a donné froid dans le dos. À côté du mémorial aux victimes du 12, tout nouvellement érigé dans le cimetière, j’ai croisé un poète et un peintre qui m’ont expliqué comment l’art les aidait à surmonter le traumatisme. Ils se disaient néanmoins pleins d’espoir. Tant de gravats avaient été déblayés au cours de l’année écoulée. Le nouveau président avait promis de prendre des mesures dans un domaine essentiel : l’éducation des enfants haïtiens. Les ONG commençaient à réparer les maisons et même à construire des habitations permanentes.

Pendant les vacances de Noël, le camp en face de mon bureau avait été vidé par les autorités haïtiennes dans le cadre d’un programme de réinstallation géré par des organisations internationales. À ma grande fierté, j’ai personnellement pris part à ce chambardement.

Ces premiers pas ont été les plus difficiles, car nous ouvrions alors la voie à un redoublement d’effort en matière de réinstallation et de reconstruction.

12 janvier 2013

Un bâtiment signalé comme ayant été "réparé". Photo : Oxfam

Je n’ai pas encore décidé où je passerai cet anniversaire. Je veux être dans un lieu à forte charge symbolique, où j’aurai le sentiment de faire partie de la communauté haïtienne. Je pense que je vais choisir le bidonville de Villa Rosa. J’y ai terminé, en juin dernier, le projet d’une ONG qui consistait à réparer et à construire 600 habitations permanentes. Je ne souhaite pas joindre ma voix au chœur des détracteurs qui affirment que les grands propriétaires terriens ne nous aideront jamais à reconstruire le pays, que le gouvernement n’a pas les moyens d’assumer ses fonctions, que 358 000 personnes vivent encore dans des camps. Quand bien même ils auraient raison, cette année, je tiens à fêter nos réussites. Nous avons trouvé les moyens d’engager les communautés dans l’aménagement, la reconstruction et la gestion de leurs quartiers et nous avons aidé les pouvoirs publics à changer de regard sur les bidonvilles, à les considérer comme un défi à relever, plutôt qu’une menace.

Nous nous attachons à présent à convaincre les bailleurs de fonds de nous permettre de reproduire ces projets pilotes. Nous étions confrontés à une tâche démentielle il y a trois ans, mais petit à petit, nous y arrivons.

Voilà ce dont je souhaite me souvenir en ce 12 janvier.

Urbaniste française, Agathe Nougaret vit et travaille à Haïti depuis décembre 2010. Elle a intégré Oxfam à titre de coordonnatrice en urbanisme en août 2012.

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L'action d'Oxfam face au séisme 2010 en Haïti