Santé des femmes : derrière les actes médicaux, les choix politiques

Charlotte Soulary

Publié par Charlotte Soulary

Oxfam France - Agir ici, Chargée de plaidoyer Santé
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Le 28 mai est la journée mondiale d’action pour la santé des femmes. Pourquoi faut-il une journée pour parler spécifiquement de la santé de la moitié de la population ? Parce que les femmes ont davantage de barrières à l’accès aux soins, une journée d’action est nécessaire pour mobiliser sur une réalité : à l’échelle mondiale, les inégalités de genre pèsent sur l’accès des femmes aux services de santé. Et ces inégalités se superposent à la pauvreté.

Des inégalités de genre en santé...

Face à la pauvreté, les populations doivent faire des choix cornéliens : se nourrir ou se soigner, envoyer son enfant à l’école ou gérer son propre problème de santé. A cela s’ajoute l’absence d’autonomie financière de nombreuses femmes qui les place dans une situation de dépendance par rapport à leur conjoint ou à leur famille. C’est le cas de 17% des femmes interrogées au Sénégal lors d’une enquête démographique et de santé menée en 2012, qui citent le fait de ne pas obtenir l’autorisation de leur conjoint ou de leur belle-famille comme premier obstacle pour aller consulter un agent de santé.

Ainsi, un mari ou une belle-mère peut décider de ne pas donner à une femme le budget pour payer ses consultations prénatales et son accouchement dans un centre de santé, afin de garder de quoi gérer d’autres dépenses importantes pour la famille (dépenses de santé d’autres membres de la famille, scolarisation, alimentation, etc.).

Des politiques de santé intégrant avec succès le genre doivent avoir pour effet de promouvoir l’autonomisation financière et le renforcement du pouvoir des femmes dans une perspective d’égalité femmes-hommes. Pour cela, les politiques de santé doivent notamment réduire l’impact de certaines inégalités, en supprimant les barrières financières à l’accès aux services de santé. C’est tout le sens des politiques ciblées de gratuité de l’accouchement et de la césarienne, qui permettent de lever au moins un frein au choix de l’accouchement dans un centre de santé : celui de la négociation au sein de la famille pour une dépense de santé.

...qui se superposent aux inégalités économiques et sociales

L’accès aux consultations prénatales et à un centre de santé pour l’accouchement est très variable selon que les femmes vivent en milieu urbain ou rural et selon leur niveau de vie. Ainsi, au Sénégal, 98% des femmes les plus riches accouchent dans des centres de santé contre 40% des femmes les plus pauvres.

Au Sénégal, 51% des femmes citent le manque d’argent comme premier blocage à leur accès aux soins. C’est le cas par exemple de Khady Dieng, rencontrée dans une banlieue pauvre de Dakar. Khady travaille comme domestique et gagne 30 000 francs CFA par mois (59 dollars). Enceinte de six mois, elle peine à économiser de quoi financer son accouchement et n’aura pas les moyens de payer une éventuelle césarienne ou autre urgence obstétricale.C’est le cas également de Birima Seck, dont la situation nécessitait une césarienne. Arrivée à l’hôpital à terme, le personnel l’a faite attendre cinq jours sans pratiquer la césarienne car son mari n’avait pas pu régler à l’avance la facture qui s’élevait à 80 000 francs CFA (157 dollars).

Gratuité des soins : une mesure essentielle pour sauver des vies

Malgré les efforts des dernières années, le Sénégal connait toujours une forte mortalité maternelle, estimée à 392 décès de femmes enceintes pour 100 000 naissances vivantes (à titre de comparaison, en France, ce taux de 9,6 décès de femmes pour 100 000 naissances). Les raisons sont connues : il s’agit principalement d’une difficulté à gérer les urgences obstétricales, qui imposent d’abord que les patientes accouchent dans un centre de santé, puis soient transférées très rapidement du centre de santé à l’hôpital (et donc puissent payer les frais qui en découlent).

Afin d’améliorer l’accès des femmes aux hôpitaux en cas d’accouchement compliqué, le Sénégal a mis en place ces dernières années des mesures de gratuité des césariennes dans une grande partie du pays. Par manque de fonds, la gratuité n’a pas été étendue aux hôpitaux de Dakar. De plus, il reste de nombreuses dépenses à la charge des patientes (frais d’hospitalisation, ambulance, médicaments), car seul l’acte de la césarienne lui-même est gratuit.

Dans la dernière enquête démographique et de santé réalisée par le Sénégal, si le premier problème cité comme obstacle à l’accès aux soins de santé est le manque d’argent (51%), 32% des femmes interrogées ont également mentionné la distance à parcourir pour atteindre le centre de santé. La gratuité du transfert en ambulance devrait en effet être un pré-requis pour lutter efficacement contre la mortalité maternelle !

La santé, un choix politique

La France a annoncé le 14 mai un nouveau fond de 30 millions d’euros (38,6 millions de dollars) au profit de programmes de gratuité des soins pour les enfants dans les pays du Sahel. Ce fond devrait s’orienter prioritairement vers un soutien aux politiques nationales de gratuité définies comme prioritaires par ces Etats. La gratuité des accouchements et césariennes est justement l’une d’entre elles.

Cet article a été initialement publié sur le site d'Oxfam France