Miracle ou mirage : qui profite des prix élevés du riz au Viêt Nam ?

Minh Le

Publié par Minh Le

Oxfam America, Conseillère sur les questions agricoles internationales
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L’essor de la production de riz a été présenté comme le moteur de la forte croissance économique que connaît le Viêt Nam depuis vingt ans. Mais allons-nous mettre à profit ces progrès ou risquons-nous de les laisser nous échapper ?

En dépit des niveaux record de la production et des exportations de riz, la pauvreté demeure un phénomène essentiellement rural. Il faut savoir que, même si la riziculture reste le moyen de subsistance le plus courant au Viêt Nam, ce n’est pas la principale source de revenus pour la plupart des agriculteurs, hommes et femmes. Le revenu moyen des ménages qui cultivent du riz dans le delta du Mékong, la région la plus favorable à la riziculture, ne se monte qu’à 535 000 dôngs (environ 24,50 dollars) par personne et par mois, soit environ la moitié du salaire minimum vital. De mon point de vue, il y a une ironie cruelle dans le fait que les populations des campagnes vivent entourées des moyens de produire de la nourriture et continuent pourtant d’en manquer. 

Un nouveau rapport d’Oxfam, intitulé « Qui profite des prix élevés du riz au Viêt Nam » (en anglais uniquement), met en lumière la répartition inéquitable des bénéfices dans la chaîne de valeur du riz. Les riziculteurs de la province d’An Giang ne reçoivent que 30 % des bénéfices, alors même qu’ils supportent 60 à 70 % des coûts totaux de production. Le reste des bénéfices est réparti entre les exportateurs et les intermédiaires basés dans le delta du Mékong, où leur rôle d’intermédiaire ne passe pas inaperçu.

Les exportations entre les mains de quelques entreprises

Compte tenu de la petite taille et la dispersion des fermes, des décalages dans les dates de ramassage et des difficultés de transport, il est rare que les exportateurs achètent directement aux producteurs. Les exportations vietnamiennes de riz sont concentrées entre les mains de quelques grandes entreprises, principalement des entreprises d’État. Les deux plus grandes, Vinafood I et Vinafood II, contrôlent près de 50 % des exportations totales.

La plupart des exportateurs n’investissent pas dans la riziculture. Parmi les exportateurs de riz, environ 5 à 7 % choisissent de renforcer et resserrer leurs liens avec les agriculteurs en fournissant des intrants et une assistance technique ou en concluant de contrats. Les autres investissent leurs bénéfices dans diverses activités telles que l’aquaculture, l’élevage et le commerce des intrants, voire même dans des secteurs aussi éloignés de la production de riz que le commerce automobile et l’immobilier. 

Il n’est pas raisonnable que les agriculteurs ne reçoivent que 30 % des bénéfices, et parfois moins, alors qu’ils doivent dépenser l’essentiel de leurs revenus et faire face à une série de risques, dont les conditions météorologiques, les catastrophes naturelles, les nuisibles et les maladies. 

Ce sont en outre les riziculteurs qui souffrent le plus des fluctuations des prix. Si les cours mondiaux baissent, leur prix de vente suit. Mais, en cas de hausse des cours mondiaux, c’est à peine si les prix à la ferme augmentent. Faute de bons moyens de stockage, la qualité du riz se détériore rapidement après la récolte, ce qui fait baisser les prix, surtout en situation d’offre excédentaire et d’effondrement des prix en cas de bonne récolte, dont souffrent particulièrement les agriculteurs du pays.

Les agriculteurs pas consultés

Les mesures récemment adoptées par le gouvernement vietnamien montrent clairement que celui-ci reconnaît l’importance du riz pour le pays. Mais il existe un problème fondamental dans le processus de décision politique : les agriculteurs que l’on souhaite aider ne sont pas consultés. De nombreuses politiques s’avèrent dès lors inappropriées. Elles ne prennent pas en compte la fluctuation des coûts de production et n’assurent pas encore une stabilité de revenus aux populations les plus démunies du pays.

Dans son rapport, Oxfam formule les recommandations suivantes pour améliorer les politiques rizicoles au Viêt Nam :

  • Il est essentiel que les agriculteurs pauvres et marginalisés demeurent au cœur du processus décisionnaire si l’on veut assurer une croissance durable, équitable et résiliente. Une stratégie de restructuration ne tenant aucun compte de la contribution des petits agriculteurs et niant leur potentiel et leurs aspirations se traduira par des cohortes de crève-la-faim sans emploi ni terre. 
  • Afin de mieux cibler les politiques rizicoles et d’en optimiser l’impact, le plan directeur du secteur devrait distinguer la production agroindustrielle de la production paysanne à caractère vivrier ou destinée aux marchés locaux. Les agriculteurs qui ne se spécialisent pas dans la riziculture doivent pouvoir pratiquer la diversité. 
  • La production de riz nécessite beaucoup d’intrants et engendre des émissions de CO2 importantes. Elle est donc extrêmement onéreuse si l’on prend tous les coûts en considération. Il convient de promouvoir des pratiques axées sur les agriculteurs et à l’épreuve du changement climatique, telles que le système de riziculture intensive.

Pour que la croissance du secteur du riz au Viêt Nam soit durable, tout le monde doit bénéficier de l’accroissement des richesses. Cet avenir ne sera possible que si les principaux acteurs du secteur – notamment le ministère du Commerce et de l’Industrie, le ministère de l’Agriculture et du Développement rural, le ministère des Finances, la Viet Nam Food Association et les représentants de la riziculture – se réunissent pour examiner les approches proposées et déterminer la marche à suivre pour cultiver un avenir meilleur.

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