Participation des femmes en politique en Haïti : les multiples raisons d'un combat

Marie Soudnie

Publié par Marie Soudnie

Oxfam Great Britain, Responsable de programme Citoyenneté active et leadership des femmes, Haïti
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« Pourquoi...? Pourquoi mener cette bataille douloureuse si au bout du tunnel on constatera qu'il n'y aucun changement véritable que je pourrai apporter dans la vie de mes concitoyens ? »

Telle fut l’épineuse question qui m’a été adressée par une femme leader, au cours d’une séance d’analyse des relations de pouvoir dans la commune d’Ouanaminthe, Nord-est d’Haïti. Elles étaient plus d’une cinquantaine de femmes qui ont décidé de participer ou qui participaient déjà dans les espaces de pouvoir et décisionnels dans leur communauté. Dans cette zone du pays, les gens « avaient la politique dans le sang » et les femmes leaders avaient résolu de ne pas seulement faciliter l’accès au pouvoir politique à d’autres, mais de se présenter elles-mêmes en tant que candidates à des postes électifs. Au cours des dernières élections en 2010, des dizaines d’entre elles s’étaient présentées en tant que candidates à différents niveaux.

Une longue liste d'obstacles

En effet pour Michelle, il s’agissait de comprendre et d’identifier la source de son pouvoir en tant que femme dans une société patriarcale et machiste ; en tant que femme de province dans ce système politique où le pouvoir est fortement centralisé ; en tant que citoyenne honnête dans un environnement politique corrompu et opaque ; en tant que femme à revenu modeste alors que le pouvoir politique s’obtenait par l’achat des votes ; et en tant qu’Haïtienne dans un pays où les grandes orientations politiques et économiques semblent (sont) dictées de l’extérieur ; et la liste des obstacles serait longue, très longue.

Michelle milite au sein d’une organisation de base dans la commune de Carice, toujours dans le Nord-est. Une organisation qui travaille avec les leaders politiques et communautaires pour donner leur zone de plan de développement participatif, qui valorise les ressources locales et qui prend en compte les besoins des femmes et des jeunes. Apres avoir été membre du directoire de son organisation, Michelle a été élue en 2006 membre du Conseil d’administration de sa Section communale. Position politique qu’elle occupe actuellement en plus de ses multiples responsabilités familiales et économiques.

Les femmes en politique, une perte de temps ?

Une cinquantaine de cœurs passionnés guettaient ma réponse. Pendant deux secondes, je fus prise de panique... Et si s’impliquer dans la politique était une perte de temps pour les femmes en Haïti ? En tant qu’animatrice je pouvais accompagner l’analyse de l’environnement politique, aider à prioriser le quoi faire et identifier comment s’impliquer... Mais la réponse à cette question fondamentale « pourquoi, malgré tout » honnêtement n’était pas à ma portée et ces femmes leaders le savaient. Mon hésitation fut récompensée, car les minutes qui suivirent me firent comprendre que cette réponse est et devait être la leur.

« C’est ce qu’ils veulent nous entendre dire, reprend une jeune fille, que nous avons des choses plus nobles et plus constructives à faire en tant que femmes ; que nos enfants ont besoin de notre temps ; que nos parents vieillis ont besoin de la douceur de nos soins ; que les malades ont besoin de notre présence et de nos réconforts ; mais qu’en sera-t-il si au bout du tunnel nous femmes et jeunes nous constatons que nous avons passé à côté de l’essence de notre responsabilité en tant que citoyenne...? »

Un combat à mener, parce que...

  • « Parce que nous existons et avons le droit de travailler pour un avenir meilleur pour les autres mais aussi pour nous-mêmes », renchérit une autre.
  • « Parce que nous sommes des citoyennes comme tout le monde et le résultat de notre absence n’est pas si satisfaisant jusqu'à présent. Ceux qui sont au pouvoir ne sont point meilleurs que nous. »
  • « Parce que nous devons prouver que nous existons. »
  • « Parce que nous sommes l’alternative. »
  • « Parce que nous avons des potentialités comme les autres, et notre communauté a besoin de nous. »
  • « Nous sommes déjà des femmes au pouvoir car, pour être ici, pour militer dans les organisations nous avons combattu et traversé beaucoup d’obstacles. Notre partition nous la jouons déjà, malgré tout... »

Alors que les réponses fusaient, je me rendis compte encore une fois que la thèse répandue que les femmes ne veulent participer à la politique est un leurre. Tout ce qu’elles réclament, c’est l’espace nécessaire à l’exercice de leur leadership ; c’est avoir un environnement qui les encourage à entretenir leur confiance en elle ; c’est la possibilité d’avoir la certitude qu’elles peuvent et pourront catalyser une changement profond pour elles-mêmes et leur communauté.

Leadership et solidarité au lendemain du séisme

Cet échange entre les femmes sur leur pouvoir est représentatif du désarroi des Haïtiens et des Haïtiennes face au rôle qu’ils et elles pouvaient jouer au lendemain de la catastrophe du 12 janvier 2010. Alors que la situation semblait chaotique et les issues sombres, les femmes et les hommes en Haïti ont fait montre d’une grande capacité de leadership, en organisant eux-mêmes les premiers secours, les premiers gestes de solidarité.

Cet élan d’implication quoique épars au début se transforma en une responsabilisation politique et citoyenne plus profonde. En effet, plusieurs centaines de regroupement de citoyens et citoyennes ont été recensés à l’époque, convaincus de pouvoir contribuer à une reconstruction véritable et équitable en Haïti.

Des citoyens et citoyennes responsables et actif-ve-s

Au début de 2013, alors que l’aide externe diminuait, les impacts les plus palpables de l’accompagnement d’Oxfam demeurent 

  • des groupements de base renforcés (empowered) qui continuent à réclamer le droit à des logements décents
  • des femmes organisées pour défendre leur droit à la participation, qui participent aux efforts de préparation de leur communauté face à d’éventuels désastres naturels ; 
  • des jeunes hommes et femmes investies dans lutte contre la violence faite aux femmes et l’émergence d’un environnement sécuritaire pour les femmes et les filles. Ceux et celles-ci ont su préservé « leur raison » et « leur foi » en leur capacité de provoquer ce changement durable que tous veulent voir en Haïti.

Encourager une citoyenneté responsable et active en Haïti, revient à investir pour un système de gouvernance inclusive et transparente, fondé sur le respect du droit fondamental des hommes et des femmes de façonner leur futur, individuel et collectif.

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