Photo: Liqaa', Basel et leur fille Limar.
La petite Limar est née le 3 août dans le camp de Za'atari, en Jordanie, loin de la famille de sa maman, Liqaa', réfugiée syrienne. Photo: Oxfam

Syrie : réflexion sur trois années de conflit

13 Mars, 2014 | Conflits et Urgences

Directeur-adjoint humanitaire, Nigel Timmins mène l'intervention d'Oxfam à la crise en Syrie. Dans ce blog, il réfléchit sur ses expériences en travaillant avec les Syriens.

L’histoire de Sabeen, qui a fui la Syrie 24 heures à peine après avoir donné naissance à sa petite fille, restera gravée en moi.

Le regard perdu au loin, assise sur le plancher de sa caravane, dans le camp de Za’atari en Jordanie, elle m’a raconté calmement comment, à l’approche de son terme, elle a dû partir de chez elle. La maison de son voisin venait d’être rasée par un bombardement massif ; elle et son mari craignirent que leur maison ne fût la prochaine.

Le choix de vivre

Ils sont donc soudain partis avec leurs enfants, n’emportant que quelques effets personnels. Arrivés dans le village voisin, ils ont demandé à passer la nuit dans la salle communale. C’est là que les contractions ont commencé et qu’elle a accouché avec la seule aide de son mari. Puis les bombardements se sont rapprochés. Sabeen et son mari craignirent de nouveau pour leur famille et, moins de 24 heures après avoir accouché, Sabeen a dû reprendre la route.

Après avoir erré de village en village pendant des semaines, ils ont pris la dure décision d’emmener leur bébé en Jordanie. Sans savoir quand ils reviendraient.

Vu comment se sentait mon épouse un jour après avoir donné naissance à notre fils, je me demande comment cette femme calme, forte et digne en face de moi a pu endurer un tel voyage. La réponse réside probablement dans le fait qu’elle n’avait tout simplement pas le choix.

La Syrie, un pays dévasté

Au fil des ans, mon travail m’a amené en Asie et en Afrique pour faire face à quelques-unes des grandes crises humanitaires de notre temps, dans des pays comme l’Afghanistan, le Soudan et la République démocratique du Congo (RDC). Je n’avais encore jamais travaillé en Syrie. Pas besoin. C’était un pays à revenu intermédiaire, doté d’un système de santé et d’éducation décent et d’infrastructures d’assainissement.

 Homs before and after

Mais tout cela a changé, et l’ONU a lancé un appel de fonds humanitaire sans précédent, d’un montant de 6,5 milliards de dollars. C’est une somme incroyable mais qui, malheureusement, en dit long sur l’ampleur de ce conflit dévastateur et ne suffira même pas à venir en aide aux millions de personnes en détresse, en Syrie et dans les pays voisins.

Des foules de manifestants aux flots de refugiés

Je me rappelle les images, à la télévision, des foules rassemblées sur les places pour manifester, aux premiers jours du conflit, en 2011. Beaucoup de celles et ceux qui ont quitté la Syrie au cours de la première année étaient relativement aisés ; ils logeaient chez de la famille ou avaient les moyens de louer. Loin de se considérer comme des réfugiés, ils comptaient bien rentrer en Syrie dès la situation stabilisée.

Mais fin 2012, les choses avaient considérablement changé. Clairement, il ne s’agissait plus de quelques personnes aisées, mais d’un flot permanent de réfugiés en détresse.

L'action d’Oxfam

Pendant de longs mois, nous avons dû ronger notre frein dans l’attente des autorisations nécessaires pour commencer à travailler sur le territoire syrien. Mais nous pouvons à présent fournir de l’eau potable à plus d’un demi-million de personnes à Damas et dans sa banlieue.

Nous avons commencé à porter assistance aux réfugiés arrivés au Liban et en Jordanie, construisant des installations de distribution d’eau et d’assainissement dans les camps ou leur fournissant une aide monétaire pour leur permettre de payer un loyer et d’acheter des biens de première nécessité.

Chaque jour, ce conflit implacable détruit tant de vies. Plus de 9 millions de personnes ont désormais besoin d’une aide humanitaire en Syrie et plus de 2,5 millions de réfugiés ont dû fuir le pays. Je crains que les perspectives ne soient pas réjouissantes.

Parvenir à un tournant

Il faut absolument débloquer la situation, parvenir à un tournant qui apporte une paix durable et permette aux Syriennes et Syriens de se remettre du traumatisme de ces dernières années et de commencer à reconstruire leur vie.

Les pourparlers de paix doivent reprendre au plus tôt. Ces femmes et ces hommes, dont la vie a été anéantie, ne peuvent plus se permettre d’attendre longtemps. J’ai par exemple rencontré le propriétaire d’un restaurant, un policier et un receveur des postes. Aucun d’eux n’avait jamais imaginé qu’il se retrouverait un jour à vivre sous une tente, avec le statut de réfugié. Ils ne veulent qu’une chose : que cette vie incertaine cesse.

Il faudra des générations pour reconstruire

Lorsque les combats s’arrêteront enfin, le travail de reconstruction des villes détruites pourra vraiment commencer. Avec de la volonté, des fonds et du temps, ce sera possible. Mais la reconstruction des communautés déchirées prendra plus de temps, beaucoup plus. Il faudra des générations pour que la population dépasse les clivages qui se sont creusés là où régnait la confiance.

Il m’arrive de me demander comment je ferais si je me retrouvais dans la même situation que les réfugiés que je rencontre dans le cadre de mon travail. Imaginons qu’un conflit éclate au Royaume-Uni et que je doive me réfugier en France avec ma famille. J’aime à penser qu’il y aurait des gens pour m’aider là-bas aussi, comme nous et les généreux voisins de la Syrie essayons d’aider les autres aujourd’hui.

* Prénom modifié pour préserver l’anonymat

Publié originalement par Syria Deeply en anglais sous le titre Oxfam Reflects on Three Years of Conflict.

En savoir plus

Aujourd'hui, 13 mars 2014, manifestons notre solidarité #AvecLesSyriens

Crise en Syrie : l'action d'Oxfam

Permalink: http://oxf.am/wts