Point d'eau à Simbili, district Arua, Ouganda. Photo : Petterik Wiggers/Panos Pictures London UK
Point d'eau dans un camp de Simbili, district d'Arua, en Ouganda. Photo : Petterik Wiggers/Panos Pictures London UK

Ils représentent le meilleur espoir de paix pour le Soudan du Sud : rencontre avec de jeunes réfugiés en Ouganda

19 Juin, 2014 | Conflits et Urgences

Un garçon grand et maigre, portant un short déchiré et des sandales en plastique noir avec des petits cœurs roses, sort d’une hutte au toit de chaume et se dirige vers moi. Dans un anglais parfait, Jacob m’explique comment il en est arrivé à vivre dans ce camp de réfugiés, l’un des nombreux camps qui grignotent la forêt dans plusieurs districts ougandais limitrophes du Soudan du Sud. Dix-huit mois plus tôt, il faisait encore partie des quelques privilégiés sud-soudanais à étudier dans un lycée de Kampala, la capitale de l’Ouganda. Face à la violence des affrontements entre les factions rivales du parti au pouvoir dans le pays, Jacob avait fui en Ouganda, avec neuf autres membres de sa famille.

Mais il y a quelques mois, il a reçu un coup de fil qui allait changer sa vie : son père lui annonce que la boutique familiale, au Soudan du Sud, a été pillée et détruite. Il ne recevrait dès lors plus d’argent pour payer sa scolarité. Jacob et sa sœur aînée pouvaient rester encore quelques jours pour terminer le trimestre, mais devraient quitter la ville, l’école et leurs amis pour aller rejoindre le reste de la famille au camp de réfugiés. 

Ce témoignage de Jacob m’a empli d’une profonde tristesse, teintée d’une impression de déjà-vu. Il y a près de dix ans, j’étais venu travailler en Ouganda auprès des réfugiés qui vivaient dans des camps comme celui-ci. Mon travail impliquait alors d’interroger des centaines de Sud-Soudanais sur leur situation. Ces hommes et ces femmes expliquaient que les conditions épouvantables dans les camps conduisaient nombre de parents à décider, souvent la mort dans l’âme, d’arranger le mariage de leurs filles. Avec le « prix de la mariée » versé par la famille de l’époux, ils pouvaient acheter des vivres et payer les frais médicaux ou de scolarité pour les cadets.

Ce que m’a raconté Jacob à propos de sa sœur Juliana m’a noué l’estomac. Dans un pays où le taux d’alphabétisation des femmes est longtemps resté inférieur à 10 %, leur père l’avait encouragée à retarder le mariage jusqu’à la fin de ses études secondaires. Ce n’est plus qu’une question de temps, semble-t-il, avant que Juliana et beaucoup d’autres jeunes filles ne se retrouvent confrontées à un ancien scénario.

Un répit bien trop bref

En mettant fin à la guerre civile qui déchirait le Soudan depuis plus de vingt ans, les accords de paix de 2005 avaient ouvert la voie à l’indépendance du Soudan du Sud et au retour de centaines de milliers de réfugiés. Jour après jour, j’avais pu entendre les cris de joie lancés par les femmes au départ des énormes camions blancs de l’ONU qui rapatriaient les réfugiés excités, et quelque peu nerveux, à l’idée d’enfin rentrer chez eux. Aujourd’hui, beaucoup de ces mêmes personnes – et des milliers d’autres – ont dû fuir les violences qui enflamment de nouveau le Soudan du Sud, après quelques précieuses années de paix.

Avec environ 1,5 million de Sud-Soudanais déplacés à l’intérieur de leur pays et plus de quatre millions de personnes qui ont besoin d’une aide humanitaire, il est tentant de baisser les bras. Mais nous devons garder espoir.

En 2007, au Soudan du Sud, une adolescente avait plus de chance de mourir en couches que de terminer ses études secondaires. Depuis, grâce au travail de millions de personnes – équipes humanitaires, personnel enseignant, mais aussi simples citoyennes et citoyens – et au soutien d’une communauté internationale résolue, les choses avaient commencé à changer.

Investir dans le jeunesse sud-soudanaise

Aujourd’hui, au lieu de poursuivre un développement qui améliore la vie des populations, une grande partie des efforts à destination du Soudan du Sud visent, naturellement, à répondre aux besoins humanitaires. Mais il est encore temps d’empêcher le recul de ces progrès durement acquis. D’abord et avant tout, nous devons, dans la mesure du possible, favoriser le développement au Soudan du Sud. Mais face à l’augmentation du nombre de personnes déplacées dans la région (un nouveau réfugié passe la frontière avec l’Ouganda toutes les sept minutes), nous devons aussi nous investir en faveur des dizaines de milliers de jeunes gens prometteurs qui, comme Jacob et Juliana, vont devoir vivre hors de leur pays pendant les années à venir.

Parmi ces souffrances immenses, nous avons une rare occasion de faire mieux cette fois-ci. Les jeunes comme Jacob, qui parle d’unité nationale et refuse la division de son pays selon des clivages tribaux, représentent le meilleur espoir d’un avenir de paix pour le Soudan du Sud. Si nous faisons dès maintenant en sorte de leur offrir, à lui et aux autres jeunes, la possibilité de suivre des études, de se former à un métier ou de gagner un peu d’argent pour leur famille, nous pourrons éviter qu’une nouvelle génération ne se retrouve aux prises avec le mariage précoce, l’alcoolisme et une vie de violence. Si nous nous investissons dès à présent dans les programmes de réconciliation et de consolidation de la paix, nous pourrons réunir les communautés une bonne fois pour toutes. Sinon, toute paix ne sera jamais qu’une trêve passagère, et les jeunes comme Jacob ne pourront pas exprimer leur plein potentiel pour faire du Soudan du Sud un pays plus agréable pour l’ensemble de ses citoyennes et citoyens.

Pour protéger l’identité des personnes citées dans cet article, les prénoms ont été changés.

Vous pouvez soutenir l'action d'Oxfam au Soudan du Sud

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