Ecolières. Photo : Oxfam

Jour 6: Cessez de parler d’égalité

26 Novembre, 2012 | Alimentation et genre : discussion en ligne

Les chefs d’entreprise changent de comportement dès lors qu’ils y voient un intérêt pour eux et pour leurs entreprises. Si nous voulons qu’ils changent leur façon de faire des affaires, il faut cesser de parler de justice et d’égalité entre les sexes et, qu’à la place, nous leur montrions en quoi un système alimentaire plus équitable engendre des profits durables.

Par Tinna Nielsen, consultante en diversité et inclusion pour Arla Foods Amba

Les chefs d’entreprise changent de comportement dès lors qu’ils y voient un intérêt pour eux et pour leurs entreprises. Si nous voulons qu’ils changent leur façon de faire des affaires, il faut cesser de parler de justice et d’égalité entre les sexes et, qu’à la place, nous leur montrions en quoi un système alimentaire plus équitable engendre des profits durables.

Dans le cadre de mon travail d’anthropologue économique au sein d’une entreprise laitière et agroalimentaire du secteur privé, j’ai observé comment un changement de discours pouvait entraîner un changement de comportement parmi les chefs d’entreprise, ce qui entraine à son tour une plus grande égalité entre les sexes. Le fait de détourner l’emphase de la « justice », des « femmes » et de la « responsabilité sociale » en faveur du « profit » est ce qui a le mieux fonctionné.

Si nous nous attendons à ce que les entreprises du secteur privé contribuent au développement d’un système alimentaire qui est « juste pour les femmes », il faut que nous donnions les moyens aux personnes privilégiées de travailler autrement.

De « l’égalité » aux « résultats »

Tous les discours sont connotés, et dans le monde des affaires, les discours sur l’égalité des sexes et sur la responsabilité sociale des entreprises impliquent malheureusement d’aider les minorités pour le bien des minorités. Au cours des dernières décennies, cette approche n’a pas eu de grand impact sur la vie des femmes ou des personnes vivant en situation de pauvreté, ni n’a fait évoluer l’état d’esprit et le comportement des chefs d’entreprise.

"Les discours sur l’égalité des sexes et sur la
responsabilité sociale des entreprises
n’ont pas eu de grand impact sur la vie des
femmes ou des personnes vivant en situation de pauvreté.

Une étude de 2011 révèle que les femmes détiennent actuellement 20 % des postes de direction au niveau mondial, contre 24 % en 2008. C’est seulement 1 point de plus qu’en 2004. À l’échelle mondiale, les femmes détiennent uniquement 9 % des postes de direction générale, même si la proportion de femmes sur le marché du travail et à des postes de cadre augmente continuellement. Il n’y a pas eu de réel progrès ces dernières années au niveau de la diversité de genre au sein des plus hautes sphères des corps institutionnels de prise de décisions, malgré un nombre grandissant d’entreprises instaurant l’égalité entre les sexes et des initiatives de diversité et d’inclusion.

De part mon expérience, j’ai pu observer qu’en mettant l’accent sur les bénéfices commerciaux (de meilleurs résultats, des coûts réduits, des nouvelles parts de marché et des profits durables), on peut changer la mentalité et le comportement des dirigeants d’entreprise. Lorsque l’égalité et la diversité sont perçues comme favorisant le succès de l’entreprise – tels des leviers de performance plutôt que des objectifs en tant que tels – elles comptent aux yeux de ces mêmes dirigeants.

Un tel contre-discours a fonctionné dans l’entreprise internationale où je travaille. Au lieu d’établir des objectifs pour l’égalité et la diversité, nous avons fixé un objectif stratégique sur la composition des équipes : chaque équipe, à tous les niveaux, ne doit compter plus de 70 % de personnes du même sexe, de la même génération, du même milieu ethnique ou de même nationalité, et du même domaine disciplinaire/de la même formation. Le raisonnement sous-jacent est qu’en encourageant l’hétérogénéité des points de vue et des perspectives, la performance augmente.

Des études et les meilleures pratiques ont prouvé que l’inclusion d’une diversité de perspectives et de milieux entraîne des solutions et décisions plus durables et innovantes, car des équipes diversifiées échangent plus d’informations, font de meilleures prévisions et adoptent une optique plus orientée vers le long terme. Cela peut avoir de profonds impacts pour les entreprises, ainsi que pour les producteurs et consommateurs.

Au fil des années, j’ai pu constater que les premières personnes qui font la promotion de tels changements sont celles pour qui la diversité implique la synergie, l’innovation et la performance. Bien que la quête de justice sociale soit tout à fait louable, elle ne semble pas encourager les leaders à promouvoir plus de diversité au sein de leur entreprise. Au contraire, c’est plutôt l’argument commercial en faveur de la diversité et de l’intégration des femmes qui semble les pousser à agir.

La diversité favorise l’accès des femmes à l’alimentation

Bien que la diversité au sein des entreprises soit importante, elle ne suffit pas à provoquer à elle seule un changement significatif. Les entreprises doivent chercher à diversifier leurs chaînes d’approvisionnement et à cibler des consommateurs plus variés dans le cadre de leur processus d’innovation et de leur modèle d’affaires. Cela peut avoir un impact significatif sur la sécurité alimentaire et sur l’autonomisation des femmes vivant en situation de pauvreté.

"Les entreprises doivent chercher  à
diversifier leurs chaînes d’approvisionnement
et à cibler des consommateurs plus variés."

Par exemple, dans le cadre du processus d’innovation commerciale dans l’entreprise agroalimentaire internationale pour laquelle je travaille, nous avons consulté des personnes en situation de pauvreté en Afrique qui ne consommait pas les produits de l’entreprise. Cela a porté ses fruits à la fois pour l’entreprise et pour les femmes vivant en situation de pauvreté.

Lorsque les dirigeants de l’entreprise ont appris que les femmes en situation de pauvreté n’avaient pas les moyens d’acheter du lait infantile en raison de son coût élevé, l’entreprise a décidé de produire du lait infantile en petit format, donc plus abordable. Les bébés n’ont pas été les seuls à bénéficier d’un accès plus sûr à la nourriture. Ces femmes, qui auparavant ne consommaient pas, ont soudain acquis le statut d’importantes consommatrices aux yeux de l’entreprise.

Un autre exemple souligne comment la collaboration avec des petits producteurs en Afrique a donné aux dirigeants de l’entreprise de nouveaux enseignements sur la façon de maintenir les prix et les coûts stables. La volatilité du marché des fèves de cacao conduisait souvent les producteurs à changer de culture afin de survivre, ce qui engendrait indirectement une envolée des prix des fèves de cacao. L’entreprise s’est rendue compte qu’en contribuant à un meilleur niveau de vie en terme de sécurité alimentaire et d’éducation pour les familles de producteurs de fèves de cacao, elle pouvait éviter que les producteurs se dirigent vers l’industrie de l’huile de palme. Il y avait là clairement un argument commercial en faveur du maintien de prix d’approvisionnement stables dans un marché volatile.

Certaines sociétés entreprennent ce genre de collaboration inclusive avec des petits producteurs dans le cadre de leurs engagements de responsabilité sociale. Je pense que davantage d’entreprises en feraient de même si l’argument de rentabilité leur était présenté.

Donnons aux personnes privilégiées les moyens d’agir

Les puissants chefs d’entreprises (qui s’avèrent être l’un des nombreux freins à un système alimentaire plus juste) ne se réveillent pas le matin en se demandant quel impact ils sont sur les personnes en situation de pauvreté et sur les petits producteurs dans les pays en développement. Pour que les chefs d’entreprises changent de comportement, il faut leur présenter un argument de rentabilité, et non un argument de responsabilité sociale.

"Pour que les chefs d’entreprises changent
de comportement, il faut leur présenter
un argument de rentabilité, et non un
argument de responsabilité sociale."

Nous devons donc changer de discours : un système alimentaire juste est un système au sein duquel chacun a accès à la nourriture, car cela signifie plus de consommateurs et des profits plus durables pour les entreprises alimentaires.

Nous devons changer la manière dont les personnes privilégiées gouvernent leurs actions. Cela commence par du développement personnel, pour que les dirigeants d’entreprises ainsi que leurs employés acquièrent une nouvelle conscience du monde. Ils ne changeront pas fondamentalement leurs entreprises et leurs façons de commercer tant qu’ils ne se rendront pas compte de l’importance de consulter et de travailler avec des personnes différentes d’eux-mêmes sur le marché international

Pour avancer

Je suis convaincue qu’en donnant aux leaders du secteur privé les moyen de créer des modèles d’affaires plus inclusifs, cela aura un effet multiplicateur. Il suffira d’un changement chez quelques puissants dirigeants pour que tout le secteur finisse par changer.

Jusqu’à présent nous n’avons pas vu le nombre de femmes à des postes de direction augmenter malgré tous les efforts réalisés pour favoriser leur représentation. Ces efforts ont peu d’effet lorsque celles-ci font partie d’un système de pouvoir où le profit et les ambitions personnelles sont les vrais dictateurs du comportement.

"Ces efforts ont peu d’effet lorsque
celles-ci font partie d’un système
de pouvoir où le profit et
les ambitions personnelles sont les vrais dictateurs du comportement."

Il est temps de cesser de lancer des initiatives au nom de la justice. Il faut plutôt faire pression sur les dirigeants des secteurs public et privé pour qu’ils s’engagent à réduire l’homogénéité chez ceux qui sont responsables de la prise de décision. La collaboration avec une diversité de parties prenantes doit devenir un pilier central de leur modèle d’affaires.

Cela engendrera, je le pense, une transformation fondamentale qui contribuera à un système alimentaire « plus juste » pour les femmes... et pour tous.

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Commentaires

Semaine 2… et la discussion continue !

Que de belles discussions et de beaux débats la semaine dernière ! Merci à toutes celles et ceux qui ont fait part de leurs réflexions, nous ont incité à sortir des sentiers battus et ont fait des recommandations précises pour nous permettre d’aller de l’avant.

Nidhi Tandon a démarré la semaine avec un article provocateur sur les valeurs et sur le fait que les chaines mondiales d’approvisionnement agricoles sont inévitablement source d’exploitation pour les petites productrices. Bien que vous ayez été largement d’accord avec Nidhi sur la situation de désavantage dans laquelle se retrouvent les femmes lorsqu’elles essaient de rivaliser sur les marchés mondiaux, vous avez également apprécié les propositions concrètes d’Elizabeth Vazquez pour accroitre le pouvoir de négociation et les chances de réussite des femmes productrices sur les marchés mondiaux.  

Vous avez été nombreux à apprécier le vibrant message que nous a livré Vandana Shiva et à avoir plaidé en faveur d’une plus grande reconnaissance des connaissances traditionnelles des femmes en matière d’agriculture. La plupart d’entre vous ont néanmoins exprimé un sentiment d’impuissance : Comment soutenir et renforcer les pratiques agroécologiques des femmes au sein même d’un système alimentaire qui privilégie la monoculture et l’agriculture axée sur les exportations ?

L’article émouvant de Fatima Shabodien sur le sort des femmes qui vivent et travaillent sur les fermes commerciales de l’Afrique du Sud en a bouleversé plus d’un. Vous avez été nombreux à exprimer votre indignation devant les conditions inhumaines dans lesquelles sont produits les aliments que nous consommons et à plaider en faveur d’une plus grande solidarité entre consommateurs et producteurs agricoles pour s’opposer à l’exploitation et à la discrimination.

À maintes reprises au cours de la semaine vous avez réitéré l’importance que les femmes s’unissent pour défendre collectivement leurs intérêts. Vous avez décrit le leadership et l’action collective des femmes comme étant les fondements essentiels pour un système alimentaire plus juste. Dans son article qui a clôturé la première semaine de discussions, Alexandra Spieldoch a fait écho à cette idée et a formulé des recommandations destinées au mouvement des femmes –  notamment sur la façon la plus stratégique de mettre les droits des femmes à l’ordre du jour dans les espaces de prise de décision sur la sécurité alimentaire mondiale.

Avec son article d’aujourd’hui, Tinna Nielsen redirige notre attention vers le secteur privé et se demande comment faire changer les pratiques des entreprises agroalimentaires. Elle nous enjoint de « cesser parler d’égalité »… cela va certainement susciter un débat animé !

Êtes-vous d’accord avec Tinna lorsqu’elle dit que seul un argument de rentabilité en faveur de la diversité et de l’inclusion peut entrainer de réels changements chez les entreprises ? Et si le secteur agroalimentaire change effectivement son modèle d’affaires, quels impacts cela pourrait-il avoir sur les femmes productrices et consommatrices ?

J’ai bien hâte de lire vos réactions !

CESSEZ DE PARLER DE L’EGALITE

Bonjour !
Pour ce thème d’hier de TINNA NIELSON, parler de l’égalité c’est bon pour faire réfléchir les unes et les autres que nous sommes égaux devant la loi. Plusieurs personnes comprennent mal cette égalité. Elles passent que c’est une égalité mathématique, pourtant ce que les femmes réclament c’est l’égalité en Droit. Nous voulons être traités de la même manière sans toute forme de discrimination que les hommes. Comme l’article de TINNA NIELSON pour ce thème d’aujourd’hui vient de nous le montrer. Nous réclamerons chaque fois nos droits, nous devons aussi brandir nos connaissances, montrer ce dont nous sommes capables car suite à no capacités, l’égalité se montrera d’office.
Les femmes doivent tout faire pour brandir leur performance, leurs expertises, leurs succès,… afin qu’elles parlent tout haut de l’égalité.

Permalink: http://oxf.am/3Ge