Desta Yirsa, une agricultrice en Éthiopie. Image: Oxfam
Desta Yirsa, une agricultrice en Éthiopie. Image: Oxfam

Jour 1: Changer les systèmes de valeurs, un village à la fois

19 Novembre, 2012 | Alimentation et genre : discussion en ligne

Si en travaillant pour gagner un revenu, les travailleuses agricoles sont systématiquement exploitées, perdent leur liberté de choisir quels produits cultiver et voient leur environnement naturel dépouillé, alors le prix à payer est bien cher pour une soi-disant autonomie.

Par Nidhi Tandon, activiste et directrice de Networked Intelligence for Development

S’il existe un facteur qui explique le déséquilibre de pouvoir entre hommes et femmes dans le système alimentaire, c'est sans aucun doute l'influence dominante du marché dans la société.

Le pouvoir social et la capacité de générer un revenu représentent deux faces d’une même pièce. L'un ne va pas sans l'autre. Notre influence économique détermine notre capacité d'exercer un pouvoir, ce qui à son tour nous permet d'obtenir le droit de parole, le respect, l'indépendance, et la possibilité d’obtenir un traitement plus avantageux devant une cour de justice. Si cela semble un peu simpliste voire un peu trop évident, il n'en demeure pas moins que c'est une réalité qui touche particulièrement les femmes. Les droits pour lesquels les femmes se sont battues sont menacés par la mondialisation de la société de marché.

"Les droits pour lesquels les femmes se sont battues
sont menacés par la mondialisation de la société de marché.
"

Une approche (soutenue par Oxfam) pour améliorer le pouvoir des femmes consiste à positionner ces dernières de façon encore plus « stratégique » dans la « chaîne de valeur » de la production mondialisée, prenant pour acquis que les femmes obtiendront le même niveau de pouvoir et d’influence que leurs pairs masculins lorsqu’elles gagneront un revenu équivalent. Ce faisant, un système alimentaire fondamentalement défaillant se « propage »,  écartant ainsi d‘autres systèmes alimentaires.

Les femmes sont généralement solides  dans leur rôle charnière qui consiste à obtenir de la nourriture et de l’eau au quotidien. Mais lorsqu’elles rejoignent des chaînes d’approvisionnement mondiales, les femmes, à l’instar des hommes, deviennent complices d’un système qui maintient la famille dans un état permanent d’appauvrissement.

En discutant avec les femmes de communautés rurales, j’ai constaté qu’elles aimeraient que leur rôles soient valorisés, reconnus et soutenus à leur juste valeur. Il ne s’agit pas de « réparer un système alimentaire défaillant », mais plutôt de changer entièrement le modèle et ses valeurs.

Nous ne pouvons supposer que les femmes cherchent à gagner un revenu élevé quoi qu’il en coûte. Elles ne partagent pas forcément ces valeurs ! D’autres valeurs sont beaucoup plus importantes, notamment la santé, l’alimentation, la consommation ou autres choix de vie. Ce sont ces valeurs qu’il faut privilégier, plutôt que le seul le fait de gagner un revenu.

Les valeurs et les deux systèmes parallèles de production alimentaire

Aux extrêmes, on trouve deux systèmes parallèles de production alimentaire ; l’un valorise l’alimentation et la nutrition, l’autre les profits.

Dans le système alimentaire centré sur la production locale pour les marchés locaux, ce sont les femmes qui choisissent et, dans une certaine mesure, contrôlent les produits qui seront cultivés, distribués, cuisinés et consommés.  Elles fournissent un niveau stable d’alimentation et de nutrition en dépit du faible soutien que leur accordent les secteurs privé et public.

La conservation des semences demeure une activité importante pour les femmes rurales et permet aux familles de jouir d’une grande variété d’aliments, complètement en dehors de la société marchande.  Leurs décisions concernant l’utilisation des terres vont de pairs avec des emplois sûrs et des méthodes agricoles favorisant la biodiversité, tout en étant en symbiose avec l’eau, la forêt et  les biomes de la nature.

"Insérer une petite productrice dans le système
commercial international revient dans tout les cas à l’exploiter.

À l’autre extrême, dans le système alimentaire parallèle, les femmes ne sont qu’une main-d’œuvre peu couteuse pour les grandes entreprises. Dans les plantations, la main-d’œuvre, composée généralement d’hommes mais aussi de plus en plus de femmes, travaille sans protection et en ressort appauvrie. Les familles et les communautés subissent la violence des déplacements et des expulsions occasionnés par ces plantations. 

Gagner un revenu n’est pas nécessairement synonyme d’autonomisation

Parmi les arguments les plus courants émis par ceux œuvrant pour l’égalité hommes-femmes, on trouve : « Les femmes rurales ont besoin des mêmes opportunités en matière d’emploi pour générer un revenu et accéder aux médicaments, à l’éducation, à l’alimentation et aux vêtements et pour devenir économiquement autonomes ». Cet argument pose plusieurs problèmes : 

  • Premièrement, insérer une petite productrice dans le système commercial international revient  dans tout les cas à l’exploiter.  En définitive, ces productrices ne sont pas économiquement autonomes.
  • Deuxièmement, utiliser les meilleures terres agricoles pour y cultiver des produits destinés à l’exportation plutôt qu’à la consommation locale place la population locale dans un état de dépendance  par rapport à un marché motivé par le profit et sur lequel elles n’ont absolument aucun contrôle. Et de cette dépendance nait la vulnérabilité.
  • Troisièmement, le modèle économique international ne fonctionne pas pour les petits producteurs. Les preuves sont suffisamment nombreuses pour démontrer comment la libéralisation du marché a été conçue pour bénéficier les riches, sans égards aux pauvres qui ne comptent simplement pas. 

Si en travaillant pour gagner un revenu, vous pouvez vous attendre à être systématiquement exploité, de perdre votre liberté de choisir quels produits cultiver et de voir votre environnement naturel dépouillé, alors le prix à payer est bien cher pour une soi-disant autonomie.

Exprimer une vision. Changer de valeurs.

À moins que l’on ne renverse la tendance qui consiste à donner une importance démesurée aux valeurs qui sont à la base de l’économie de marché mondialisée, l’égalité et l’équité hommes-femmes sont vouées à l’échec. Pour qu’hommes et femmes retrouvent des rôles rééquilibrés dans un système alimentaire juste, d’autres valeurs doivent être imposées sur un pied d’égalité, voire primer : la société doit associer le « pouvoir » au savoir-faire et non au « savoir-vendre » et « savoir-acheter ».

Lorsque les connaissances traditionnelles, la science et le bon sens sont combinés sur une ferme, les rôles des hommes et des femmes sont redéfinis et les communautés rétablissent un meilleur rapport à l’alimentation. Le respect mutuel entre hommes et femmes devient plus qu’essentiel. Lorsque les producteurs et productrices qui fournissent les marchés locaux investissent du temps et du travail (mais aussi leur intérêt et leur énergie personnels) dans diverses activités, les récompenses économiques, communautaires et écologiques sont bien plus significatives que toute gratification financière.

"La société doit associer le « pouvoir » au savoir-faire
et non au « savoir-vendre » et « savoir-acheter »."

Ce renversement des valeurs ne peut avoir lieu qu’au niveau humain, l’argent n’y pourra rien. C’est un travail intergénérationnel pour donner de la valeur aux relations environnementales et culturelles entre humains et la terre qu’ils habitent ; pour changer les valeurs un village à la fois, d’une communauté à l’autre.  Ces relations  ont une valeur inestimable. Le  changement profond nécessaire pour conserver ou transformer les valeurs doit se produire à différents niveaux, des systèmes d’éducation aux politiques liées au commerce et à l’investissement.

Si nous souhaitons nous en tenir uniquement aux principes d’égalité des sexes et par extension accepter que le destin des femmes pauvres devrait être égal à celui de leurs pairs masculins, alors il y a quelque chose de fondamentalement erroné dans notre interprétation des droits humains et du développement. Le problème est plus grand, systémique et structurel. On ne peut le réduire aux droits individuels.

Selon les valeurs qui soutiennent le système alimentaire d’aujourd’hui, l’alimentation sert le profit et non les personnes qui la produisent ! Nous devons entamer une discussion sur l’impact de la mondialisation sur la société plutôt que de pousser les femmes à s’insérer dans un système alimentaire injuste ; sur ce qu’il faudra faire pour développer et protéger ce qui est important dans un monde qui change rapidement, un monde ou les gagnants raflent tout et les perdants n’ont plus rien à perdre.

"Selon les valeurs qui soutiennent le système alimentaire d’aujourd’hui,
l’alimentation sert le profit et non les personnes qui la produisent !
"

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Lauren Ravon, la modératrice de la discussion, pose la question: Est-ce que vous êtes d’accord avec Tandon lorsqu’elle affirme que le fait d’intégrer les petites productrices agricoles dans le système commercial international revient à les exploiter, pas à les rendre économiquement autonomes?

Commentaires

Exploitation ou autonomisation?

Est-ce que vous êtes d’accord avec Tandon lorsqu’elle affirme que le fait d’intégrer les petites productrices agricoles dans le système commercial international revient à les exploiter, pas à les rendre économiquement autonomes? Et que pensez vous de son commentaire selon lequel les femmes ont des valeurs différentes que celles véhiculées par la société de marché et qu’elles ne cherchent pas à gagner un revenu plus élevé à tout prix?

Changer le systeme de valeurs

je suis parfaitement d'accord avec le commentaire de Tandon. les femmes agricultrices te productrices se retrouvent dans cette situation de grande vulnerabilite non pas simplement de part leur statut de femmes. La realite de vie de ces femmes est aussi tributaire des choix et des modeles de developpemnet agricole mondial qui ont fait de la terre, des moyens de production, des marchandises servant directement et exclusivement le profit. De meilleurs rapports entre femmes te hommes dans ce domaine reclamnet l'existance d'un nouveau paradigme de developpement axe sur la recherche de bien-etre des communautes et du respect des choix alimentaires de chaque societe en vertue de leurs ressoruces et de leurs priorites de developpemnet.

 

Pousser les femmes a avoir le meme comportement lberal qu eles hommes en lui incluquant les valuers actuelles du marche rique de precipiter la crise alientaire mondiale existante. les femmes doivent donc etre encouragees a valoriser leur apporche plus humaine et respectueuse des droits fondamnetaux des humains> elles doivent docn etre les porteuses d'une nouvelle ideologie de gestion des ressoruces naturelles a des fins de satisfaction des besoins des femmes et des hommes des communautaes rurales te urbaines et non dirigees vers le profit.

 

le changemen de valeurs, est plus que necessare pour freiner la crise et arriver a une satisfaction suffisante des besoins alimentaires du monde en general. je suis fondamnetalement confortable avec cette vision des changements a operer. Le marche mondial actuel produit des pauvres et parmi les plus pavres nous retorouvons les femmes. paradoxalement, ce systeme meme avec la meilleure integration des femmes continuera a pordure des pauvres en mettant en peril toute tentative d'egalite netre les sexes.

la diversification des activités pour une meilleure autonomie

Salut tous,

A la suite de Faoussatou j'ajouterai que les groupes de femmes qui ont la possibilité de produire à l'échelle international doivent être encourager à varier leur production au niveau local et à demeurer présente dans le marché national pour réduire leur vulnérabilité face aux marchés internationaux.

Changer les syst_mes de valeurs, un système à la fois

Effectivement la mondialisation a des impacts négatifs sur les conditions de vie de ceux et celles qui sont en amont de la production. Toutefois, il faut reconnaitre que dans une  certaine mesure et dépendant des produits ( par exemple des produits locaux spécifique à un territoire et recherchés à l'échelle mondiale), l'insertion des femmes dans les chaines de valeurs mondiaux les aident à disposer à des moments critiques de ressources financières qui leurs permettent de faire face aux besoins vitaux de leurs familles. Il faut tout de même noter que dans ces cas aussi, quand le marché mondial n'est plus demandeur du produit, tout s'effondre d'un seul coup...augmentant  la vulnérabilité des femmes.

C'est vrai qu'en dehors du profit, les femmes productrices des communautés rurales sont motivées par d'autres valeurs telles que la cohésion sociale, la satisfaction des besoins sociaux...Cependant elles aspirent aussi à avoir des marchés plus rémunérateurs pour leurs produits.

Je crois qu'il faut travailler à trois niveaux: 1) rendre les systèmes mondiaux  plus sensibles aux impacts par le plaidoyer/lobbying, 2) soutenir les femmes dans le  développement de chaines de valeur post production,  3) soutenir la valorisation des valeurs des femmes par le soutien à la production locale pour la consommation locale et la diffusion de leurs contributions à l'alimentaion locale.

ALIMENTATION ET GENRE

Bonjour !
Oui, nous sommes d'accord avec Tandon lorsqu'elle affirme que le fait d'intégrer les petites productrices agricoles dans le système commercial international revient à les exploiter, pas à les rendre économiquement autonomes.
Nous sommes d'accord parce que les petites productrices poduisent moins et au niveau international l'on achète en vile prix leurs productions, elles s'interessent moins de ce qui se passe dans le monde quant à ce qui est de la discussion du prix.
Les hommes s'y intéressent plus et sollicitent même les productions des femmes pour qu'à leur tour les vendent à un prix abordable au niveau international. Ce sont eux qui gagnent plus mais les productrices gagnent moins après avoir utilisé plus d'énergie et du temps qui ne correspondent pas à la valeur du montant perçu lors de l'écoulement de leurs productions. Ce qui implique directement leur exploitation et pas leur autonomie économique.
Justement, les femmes ont des valeurs différentes que celles véhiculées par la société de marché et qu'elles ne cherchent pas à gagner un revenu plus élevé à tout prix car si elles évaluent le coût de leurs revenus, elles gagneraient plus. Pourtant pour elles, sont des relations sociales qui comptent.

CAF - BENI/RDC

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