Une agricultrice de la région de Matagalpa, dans le nord-est du Nicaragua. Image: Oxfam
Une agricultrice de la région de Matagalpa, dans le nord-est du Nicaragua. Image: Oxfam

Jour 9: Féminisme et souveraineté alimentaire

29 Novembre, 2012 | Alimentation et genre : discussion en ligne

La souveraineté alimentaire offre des opportunités pour avancer en matière de droits des femmes, mais nous devons également restaurer les relations de genre au sein des familles rurales et de notre propre mouvement. Les mouvements paysans tels que La Via Campesina doivent relever le défi et allier souveraineté alimentaire et féminisme.

Par Pamela Elisa Caro Molina, chercheuse féministe chilienne qui collabore avec CLOC-La Via Campesina

La souveraineté alimentaire est une proposition alternative au modèle néolibéral de production et de consommation de la nourriture. Le terme a vu le jour lors du forum qui s’est tenu en marge du Sommet mondial de l’alimentation (1996), à la suite d’un processus de construction collectif et populaire auquel les femmes de La Vía Campesina (mouvement paysan international) ont largement participé.

Derrière la formule « la nourriture n’est pas une question de marché, mais de souveraineté », le mouvement pour la souveraineté alimentaire défend le droit des peuples à décider des politiques agricoles et à organiser la distribution, les échanges et la consommation de nourriture. Ceci doit se faire en accord avec les besoins des familles et des communautés paysannes, en prenant en compte des facteurs culturels, éthiques et esthétiques, et en s’assurant que la nourriture soit disponible en quantité et qualité suffisantes.

Cela implique de protéger et réguler la production et le commerce local, en vue d’un développement rural durable ; encourager les pratiques d’agriculture biologique ; promouvoir les alliances entre zones rurales et urbaines, ainsi que le commerce équitable ; et refuser la privatisation des terres, les agrocarburants, les aliments transgéniques, la monoculture et les produits agrochimiques.

La souveraineté alimentaire offre des opportunités pour aller de l’avant en matière de droits des femmes dans le système alimentaire, car elle reconnait le rôle historique que jouent les femmes depuis l’invention de l’agriculture, en tant que protectrices et de gardiennes de la biodiversité et des ressources génétiques des semences. Les femmes, qui « à partir de rien, produisent du pain et de la nourriture », apportent un soutien moral, social et affectif à la souveraineté alimentaire.

"La biotechnologie et les droits de
propriété intellectuelle constituent des barrières
à la reconnaissance des femmes dans le système alimentaire."

Les semences sont la plus grande richesse des agricultrices. Elles représentent à la fois le début et la fin du cycle de production qui reflète l’histoire d’un peuple. Lorsque les semences sont diverses et se retrouvent en libre circulation, elles représentent un patrimoine commun qui permet de garantir l’abondance alimentaire. Par conséquent, la biotechnologie et les droits de propriété intellectuelle constituent des barrières à la reconnaissance des femmes dans le système alimentaire, les empêchant ainsi de transmettre leurs connaissances.

En plus de renforcer les banques locales de semences autochtones et de faire la promotion de l’échange de semences, une recommandation serait de récompenser symboliquement et matériellement les femmes qui conservent, sélectionnent et reproduisent les semences.

D’un point de vue féministe, le fait de revendiquer le rôle historique des femmes est insuffisant. Nous devons restaurer les relations de genre dans nos familles et au sein de notre propre mouvement, et réévaluer le caractère économico-productif de la reproduction et de l’alimentation. Nous devons remettre en question l’organisation même du système économique, en partant de l’idée que la reproduction et la production ne sont pas dissociables.

Les femmes commencent à évaluer leur contribution personnelle à l’économie agricole. Mais la naturalisation des rôles sociaux, l’invisibilisation des femmes et la discrimination existent toujours. Un des défis pour les mouvements de souveraineté alimentaire et de reconnaitre que « ce qui est personnel est politique », de passer d’une approche de classe sociale à une approche de genre, de reconnaitre les agricultrices comme des actrices économiques, sujettes politiques ayant des droits individuels, et non seulement des droits collectifs.

La souveraineté alimentaire implique une réforme agraire intégrale. Ce processus doit être audacieux et égalitaire, garantissant aux femmes le droit d’avoir un control sur la terre, les zones de pêche, les pâturages. Ce processus doit aussi garantir aux peuples autochtones le droit de posséder leurs propres terres. Une recommandation concrète serait de revoir la conception paysanne de propriété collective et communautaire des terres ; et assurer une répartition équitable entre les hommes et les femmes qui la travaillent, y compris la propriété individuelle et la copropriété.

La souveraineté alimentaire fait appel au droit de décider quoi produire. Du point de vue des femmes, il y a lieu de se demander comment est réparti le pouvoir dans l’exercice de ce droit. Des progrès concrets d’émancipation se produiront lorsque la prise de décision sera égalitaire, garantissant la démocratie interne au sein des familles, des communautés et des organisations.

Il faut chercher créer des espaces de prise de décisions équitables et aider les femmes à ne plus avoir peur de prendre des décisions, grâce au renforcement de leur estime de soi, à la promotion d’un plus grand accès à l’éducation et à la formation au lobbying.

Nous traversons actuellement une phase pleine d’opportunités mais également de risques, et les mouvements sociaux doivent le reconnaitre. La revalorisation des fonctions sociales historiques telles que celle des femmes fournisseuses alimentaires, court le risque de se limiter à une simple reconnaissance symbolique, pouvant même renforcer la division sexuelle traditionnelle patriarcale du travail.

L’autre risque est de consolider un discours auto-complaisant de victimisation, basé sur les responsabilités excessives des femmes et une plus grande charge de travail (de production et de reproduction), y compris en matière de soins.

"Nous passons à coté d’occasions – telles que la
conscientisation accrue des femmes – pour remettre
en question l’organisation économique patriarcale.

Nous passons à coté d’occasions – telles que la conscientisation accrue des femmes et le leadership des femmes dans des mouvements comme La Via Campesina – pour remettre en question l’organisation économique patriarcale, même au niveau des ménages ruraux.

Les organisations savent qu’il ne suffit pas de reconnaitre la contribution historique des femmes, alors que le système patriarcal demeure largement présent dans la vie quotidienne des paysans, confirmant la domination masculine au sein de la société.

Relier souveraineté alimentaire et féminisme est donc le défi incontournable pour les mouvements sociaux tels que La Via Campesina. Il leur faut revoir leurs approches et leurs stratégies pour avancer en matière d’égalité entre les sexes et d’autonomisation des femmes. Les stratégies à renforcer seraient de continuer à revendiquer les biens sociaux et les ressources productives (la terre, l’eau, les matériels, les machines, les centres d’approvisionnement), mais aussi promouvoir la véritable participation, l’autonomie et la souveraineté des femmes sur tous les plans : économique, politique et y compris sur le plan sexuel, en appelant à la « souveraineté du territoire corporel », en disant non à la violence de genre.

Des recommandations concrètes seraient d’encourager la participation équilibrée des hommes et des femmes dans toutes les phases de production et de distribution des aliments, en générant des systèmes d’alerte lorsque, pour des raisons culturelles, on sous-évalue les activités dans lesquelles se concentrent les femmes (telles que la reproduction de semences) ou au contraire on surévalue les activités publiques pour lesquelles plus d’hommes s’impliquent (telles que la commercialisation). Une autre recommandation serait d’encourager les femmes à prendre le contrôle de toute la chaîne économico-productive, jusqu’à la commercialisation lors de foires, étant donné que par des salaires individuels pour les femmes contribue à une plus grande autonomie.

Les tâches liées à l’alimentation devraient être la responsabilité de tous/toutes, et pas uniquement des femmes en tant qu’injonction de genre. Pour La Via Campesina, cela impliquerait de politiser l’espace privé de préparation de la nourriture, en y intégrant le débat « en interne » au sein des familles et des couples, et en remettant en question l’injuste organisation familiale traditionnelle paysanne.

"Les défis de ce mouvement seront
notamment de dénoncer publiquement
les inégalités entre les sexes au sein
de la société, des familles et des organisations sociales."

Les défis de ce mouvement seront notamment de dénoncer publiquement les inégalités entre les sexes au sein de la société, des familles et des organisations sociales ; ainsi que de promouvoir des modèles pratiques de production agroalimentaire impliquant un travail égal et un repos égal, en tant que modèle coopératif horizontal, sans privilèges pour les hommes ni hiérarchie basée sur le genre.

Puisque ces changements ne se feront pas « par décret », il faut des processus de prise de conscience pour dénaturaliser certains comportements et se défaire d’idées patriarcales. Il faut reconnaitre que l’avenir des femmes est un phénomène social et par conséquent transformable, et que l’équité entre les sexes implique interchangeabilité et réciprocité.

Ces espaces quotidiens de réflexion dans la vie rurale peuvent se dérouler dans la cuisine, lors de réunions entre amis, de fêtes et même de matchs de football. Il faudrait également réaliser des ateliers avec des enfants et adolescent-e-s ; et d’utiliser les moyens de communication locaux pour faire la promotion de l’égalité.

Les dirigeantes de La Via Campesina en Amérique latine ont mené des campagnes de souveraineté alimentaire, non sans tensions avec les responsables masculins qui ont joui de nombreuses années sur le devant de la scène publique. Afin de renforcer le leadership des femmes et pour défier les déséquilibres de pouvoir, il est essentiel de promouvoir des alliances avec les mouvements féministes non-paysans, qui contribuent grâce aux formations, aux arguments avancés et aux stratégies à faire face aux conflits que produit le changement et de rendre le processus d’égalité entre les sexes plus durable.

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Commentaires

Discussion fort interéssante !

L’article de Sophia Murphy sur les vertus de la discrimination a suscité un débat intéressant hier.

Beaucoup d’entre vous ont apprécié le fait que la discussion se concentre sur la politique macroéconomique et ont convenu avec Sophia que le régime actuel de commerce international n’a fait qu’aggraver les inégalités et marginaliser les femmes vivant dans la pauvreté. Comme l’a dit Alexandra Spieldoch, nous ne pouvons plus nous content d’envoyer de toutes petites sommes pour aider les femmes les plus pauvres dans les communautés rurales – le système dans son ensemble à besoin d’être changé en profondeur. Plusieurs commentateurs ont parlé de la nécessité que le secteur de la coopération internationale se penche plus sérieusement sur les questions de politique macroéconomique en raison de leur impact profond sur le système alimentaire et la justice économique.

Beaucoup d’entre vous ont regretté que les mouvements sociaux aient cessé de se pencher sur la question du commerce international et de se battre contre des accords commerciaux qui nuisent aux droits des travailleurs, aux conditions de vie des femmes et à la protection de nos ressources naturelles. Vous avez appelé la société civile à reprendre ce combat de toute urgence.

Certains commentateurs ont apprécié l’accent mis par Sophia sur la discrimination positive et ont mis de l’avant d’autres mesures concrètes (telles que les audits genre) pour s’assurer que les investissements étrangers créent de réelles opportunités économiques pour les femmes. D’autres ont remis en question la prémisse même de son article. Une commentatrice, Patricia Amat, nous a incité à revenir à une critique féministe plus radicale du commerce international, indiquant que la discrimination positive ne suffirait jamais à améliorer un système profondément vicié et que nos vaillants efforts pour faire de petites percées n’ont jamais porté fruit. Selon elle, notre meilleur espoir serait de soutenir les modèles économiques alternatifs que développement les femmes au niveau de la base.

Cela étant dit, tous les commentateurs ont apprécié l’approche holistique de Sophia. Vous avez convenu avec elle que le développement économique ne vaut rien pour les femmes s’il ne va pas de pair avec un meilleur accès aux services essentiels tels que la santé et l’éducation. Comme l’a dit Gina : c’est ce qui se passe en dehors du secteur agricole qui a le plus d’impact sur les femmes agricultrices.

Aujourd’hui la discussion en ligne change de formule et nous vous présentons deux articles plutôt qu’un seul ! Donc n’oubliez pas d’aller lire l’article de Jayati Ghosh sur les politiques nutritionnelles.

Pamela Caro voit dans la souveraineté alimentaire une occasion de faire avancer les droits des femmes, si seulement les mouvements paysans incorporaient une analyse féministe et cherchaient à changer les relations de genre au sein de leurs propres rangs.

Êtes-vous d’accord que la souveraineté alimentaire peut faire une réelle différence dans la vie des femmes ? À votre avis, est-ce que les mouvements qui militent pour la souveraineté alimentaire ont suffisamment pris en compte les droits des femmes ? Que pourraient-ils faire différemment et de mieux ?

FEMINISME ET SOUVERAINETE ALIMENTAIRE

Bonjour !

Pour cet article, nous sommes d’accord avec l’oratrice du jour quand elle montre que la souveraineté alimentaire offre des opportunités pour avancer en matière de droits des femmes au sein des familles rurales et de notre propre mouvement.
Dans tout ce que nous faisons, nous prônons et réclamons les droits de la femme. Toute fois, nous devons tenir compte du Genre car la souveraineté alimentaire dépendra des efforts des unes et des autres.
Cela implique la protection et régulation de la production et du commerce focale, en vue d’un développement rural durable, encourager les pratiques d’agriculture biologiques, promouvoir les alliances entre zones rurales durables, encourager les pratiques d’agriculture biologique, promouvoir les alliances entre zones rurales et urbaines, ainsi que le commerce équitable, et refuser la privatisation des terres.
Les inégalités entre les sexes au sein de la société, des familles et des organisations sociales doivent être dénoncées publiquement par des mouvements des femmes.

Me Adèle MUVUGHULI
Défenseur des droits de la femme
au sein de CAF BENI/RDC

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