Une travailleuse agricole sur une ferme du Stellenbosch en Afrique du Sud. Image: Oxfam
Une travailleuse agricole sur une ferme du Stellenbosch en Afrique du Sud. Image: Oxfam

Jour 4: L’insécurité alimentaire : Les ouvrières agricoles en meurent

22 Novembre, 2012 | Alimentation et genre : discussion en ligne

L’une des plus grandes perversités de notre époque réside dans le fait que les producteurs de denrées alimentaires et leurs enfants se couchent souvent le ventre vide. Il est donc urgent de réformer le secteur de l’agriculture commerciale pour s’assurer que les femmes qui cultivent et conditionnent les denrées alimentaires puissent manger à leur faim.

Par Fatima Shabodien, ancienne directrice générale de Women on Farms Project

En novembre 2011, mon pays à revenu moyen, l’Afrique du Sud, a été choqué par l’annonce du décès de quatre enfants d’une même famille, morts de faim et de soif dans un veld. Les enfants de la famille Mmupele, âgés de deux à neuf ans, sont morts alors qu’ils suivaient leur mère, ouvrière agricole, partie à la recherche de nourriture. Comment est-il possible, nous sommes-nous demandé, que dans une région fertile située au cœur du « triangle du maïs » d’Afrique du Sud, ceux qui cultivent les denrées de base de notre nation aient succombé à un destin si tragique ?

L’insécurité alimentaire est fréquente et la faim est une expérience courante pour ceux qui vivent et travaillent dans les plantations commerciales d’Afrique du Sud aujourd’hui. L’une des plus grandes perversités de notre époque réside dans le fait que les producteurs de denrées alimentaires et leurs enfants se couchent souvent le ventre vide. Les enfants d’ouvriers agricoles présentent, de manière très marquée, un retard de croissance dû à la malnutrition.

"L’insécurité alimentaire est fréquente et la faim est
une expérience courante pour ceux qui vivent et travaillent dans les plantations commerciales d’Afrique du Sud.."

Dans ce système, les femmes sont tout particulièrement vulnérables, car leur accès au logement et aux emplois dépend presque totalement d’une relation avec un homme. Dans un contexte où l’alcoolisme et la violence sexospécifique forment une alliance puissante, cette dépendance devient littéralement une question de vie ou de mort pour ces femmes et leurs enfants.

Malgré une constitution et une charte de droits de premier ordre qui condamnent clairement la discrimination sexiste, un système hautement institutionnalisé de réservation des emplois existe dans le secteur de l’agriculture commerciale en Afrique du Sud. Les emplois permanents et mieux rémunérés sont effectivement réservés aux hommes (selon une conception patriarcale ou les hommes sont chefs de famille), alors que les femmes sont largement limitées aux emplois saisonniers, instables, mal rémunérés et, souvent, plus dangereux. Une telle discrimination encourage les femmes à se priver de nourriture lorsque celle-ci se fait rare, étant donné que l’ensemble des moyens de subsistance dépend des revenus de l’homme pourvoyeur.

L’Afrique du Sud est l’un des pays les plus urbanisés du continent africain avec environ 62 % de sa population vivant dans les villes. La pression exercée sur l’agriculture commerciale pour nourrir les villes en constante expansion et, simultanément, atteindre les marchés d’exportation européens est considérable.

Confrontés à l’augmentation continue du prix des intrants, les agriculteurs commerciaux n’ont cessé de réduire les coûts de main-d’œuvre en ayant recours aux contrats temporaires, à la féminisation et à des courtiers de main-d’œuvre pour l’externalisation des contrats (en grande partie pour contourner le Code du travail). Ces tendances s’accompagnent de conséquences dramatiques pour les ouvrières agricoles. Les stratégies de réduction des coûts des propriétaires fonciers ont en effet divisé par deux la main-d’œuvre agricole d’Afrique du Sud, de 1,4 million à 700 000 ouvriers, au cours des 17 années qui ont suivi l’apartheid. Le grand nombre d’ouvriers agricoles temporaires et saisonniers en paient le prix en étant soumis à une insécurité alimentaire très répandue.

Actuellement, le salaire minimum est bien inférieur à ce dont une famille à besoin pour vivre (en dépensant plus de 80 % de ses revenus pour se nourrir) et, paradoxalement, les familles de ces ouvriers agricoles n’ont pas accès à la terre pour produire leurs propres denrées alimentaires. Le manque généralisé d’accès à la terre fait partiellement partie de l’héritage de l’apartheid ; héritage auquel s’est ajoutée une approche peu judicieuse en matière de réforme agraire visant à produire une classe d’exploitants de plantations commerciales noirs, qui a lamentablement échoué. L’État sud-africain a finalement reconnu que la sécurité alimentaire devrait constituer à l’avenir un objectif clé de la redistribution de la terre. Pourtant, rien d’indique concrètement que les femmes seront au centre de cette stratégie.

"Les ouvriers agricoles travaillent souvent
dans des conditions de servitude pour dette."

Par ailleurs, les prix des denrées alimentaires dans les villages sont nettement supérieurs à ceux en ville ; problème aggravé par le fait que, en l’absence d’un système de transport public rural, les ouvriers dépendent de la vente directe à la ferme (appartenant aux propriétaires fonciers), dans le cadre de laquelle ils peuvent se procurer de la nourriture à crédit, mais à un taux en moyenne 30 % supérieur à celui affiché par les détaillants dans les villages ruraux. Dans cette pratique courante, les ouvriers travaillent souvent dans des conditions de servitude pour dette ; les dettes qu’ils ont contractées étant automatiquement déduites de leur paie hebdomadaire.

Le secteur de l’agriculture commerciale en Afrique du Sud est conçu pour durer et les femmes continueront à être de plus en plus employées comme ouvrières agricoles. Il est donc urgent de réformer ce secteur pour garantir la sécurité alimentaire de ces femmes qui cultivent et conditionnent les denrées alimentaires dans ces exploitations. Étant donnée la tendance plus générale d’accaparement des terres sur le continent africain, où une production agricole dans de vastes plantations devient rapidement la norme, les réformes sont doublement pertinentes.

"Il est urgent de réformer secteur de l’agriculture
commerciale pour garantir la sécurité alimentaire de ces femmes qui y travaillent."

Lors de sa mission de 2011 en Afrique du Sud, le rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation a conclu que, alors que la pauvreté de revenu était marquée dans la province de Limpopo, très peu d’enfants souffraient de la faim. Il a attribué ce fait au grand nombre de femmes cultivant leur propre production agricole grâce à leur accès à la terre. Dans un contexte où le fardeau des maladies pèse très lourd sur les femmes en milieu rural, une intervention de ce type s’avère (et, dans certains cas, s’est déjà avérée) cruciale. Ainsi, l’accès des femmes à la terre et aux autres ressources productives est essentiel à la sécurité alimentaire.

La réforme de l’agriculture commerciale devrait inclure un salaire de subsistance mandaté par la loi (et pas seulement un salaire minimum) ainsi que le droit à un ensemble de prestations non salariales. Les ouvriers agricoles devraient bénéficier d’un accès garanti à la terre et à l’eau pour leur propre production de denrées alimentaires et recevoir des aides complémentaires de la part de l’État et des grandes exploitations privées. Le type d’assistance requis pour l’agriculture de subsistance est déjà abondamment disponible sur les fermes commerciales. En outre, il faudrait des services d’assistance spécialisés pour promouvoir des méthodes de production agroécologiques.

Une stratégie concomitante devrait inclure une réforme agraire axée sur la réalisation de la sécurité et de la souveraineté alimentaires. Elle nécessiterait d’oublier le rêve qui visait à remplacer les exploitants des plantations commerciales blancs par leurs homologues noirs et de repenser un système agricole avec des objectifs autres que les profits tirés de l’exportation. Les ouvriers agricoles et les petits producteurs doivent être encouragés à former des coopératives de consommateurs, de production et de commercialisation.

Il y a actuellement en Afrique du Sud un débat public très animé sur la notion d’un État de développement. Il soulève d’importantes questions sur le rôle de l’État vis-à-vis du libre marché. Les preuves que la libéralisation et la vulnérabilité aux exigences des marchés internationaux ont conduit les plus démunis et les femmes, plus particulièrement, à une plus grande insécurité alimentaire ne manquent pas. Les objectifs de la sécurité alimentaire, par conséquent, requièrent une intervention active de l’État qui doit se positionner en acteur dynamique pour la protection de l’intérêt des plus pauvres, et pas uniquement en régulateur neutre. Malgré tous les discours qui affirment le contraire, nous n’avons, à ce jour, rien vu de tout cela de la part de notre État.

"La libéralisation et la vulnérabilité aux exigences
des marchés internationaux ont conduit les plus démunis et les femmes, plus particulièrement, à une plus grande insécurité alimentaire."

Parallèlement à la demande de réformes du secteur de l’agriculture commerciale, il est important de garder à l’esprit que la terre et les ressources naturelles forment, en fin de compte, la base du pouvoir social et politique. Aucun changement radical durable (tel un programme de réforme agraire centré sur les femmes) ne surviendra sans bousculer ce pouvoir. Les actions collectives des femmes, rassemblées dans des mouvements, sont indispensables pour modifier le paysage agricole en Afrique du Sud. Il est essentiel, pour les femmes en milieu rural de se mobiliser pour promouvoir leurs propres intérêts. Alors que les ONG ont un rôle de soutien important à jouer, la réussite à long terme dépend de la mobilisation collective et du leadership des femmes en milieu rural elles-mêmes.

"La terre et les ressources naturelles forment
la base du pouvoir social et politique. Aucun changement radical durable ne surviendra sans bousculer ce pouvoir.

Ce n’est qu’une fois ces bases couvertes que nous pourrons commencer à rêver de sécurité alimentaire pour les ouvrières agricoles et que nous pourrons être sûrs que la tragédie ayant touché la famille Mmupele ne se répètera pas. La réalisation du droit des femmes à l’alimentation peut constituer un vecteur stratégique pour la réalisation des droits des femmes en général et une étape importante dans la modification de l’équilibre d’une société patriarcale.

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Commentaires

Vous avez été nombreux à

Vous avez été nombreux à apprécier le vibrant message que Vandana Shiva nous a livré hier. Commentaire après commentaire, vous avez fait écho à ses propos, rappelant l’importance de valoriser les connaissances traditionnelles des femmes en matière d’agriculture et de conservation de semences.

Cela étant dit, la plupart des commentateurs ont également exprimé un sentiment d’impuissance face à ce que Nidhi Tandon à décrit comme «l’assaut » de l’agriculture commerciale mondialisée sur les systèmes agricoles traditionnels.

Plusieurs d’entre vous ont posé la question : Comment pouvons-nous soutenir les pratiques des femmes en matière d’agroécologie et de conservation de semences au moment même que les gouvernements et les multinationales encouragent la monoculture et l’agriculture axée vers le marché de l’exportation ?

Et la question de savoir comment transposer des initiatives locales de conservation de semences à une plus grande échelle a soulevé plus de questions que de réponses.

Comme lors des deux jours précédents, de nombreux commentateurs ont insisté sur la nécessité de renforcer le leadership des femmes pour qu’elles soient elles-mêmes en mesure de prendre part aux décisions concernant l’avenir de notre système alimentaire.

Dans son article d’aujourd’hui, Fatima Shabodien aborde la question de l’agriculture commerciale en s’appuyant sur l’expérience des femmes qui travaillent dans les plantations de l’Afrique du Sud. Selon Shabodien, l’agriculture commerciale est conçue pour durer, et il nous faut donc trouver des moyens de la réformer de toute urgence.

Qu’en pensez-vous ?

- Est-ce que le manque de réglementation étatique est à blâmer pour le sort misérable des travailleuses agricoles ?

- Est-ce que les fermes commerciales ont d’autre choix que de fonctionner ainsi dans un marché international aussi compétitif ?

- Est-ce que le système d’approvisionnement mondial peut-être réformé pour améliorer le sort des travailleuses agricoles ?

L’insécurité alimentaire : Les ouvrières agricoles en meurent

Bonjour !
Oui et Non, le manque de règlementation étatique est à blâmer pour le sort misérable des travailleuses agricoles parce que ici en RD Congo, notre Etat bien qu'il fait sortir des bonnes lois, la mise en application n'est pas du tout effective.
La mise en place de règlementation étatique est une chose mais aussi la mise en place est une autre chose.
On peut bien éditer des bonnes lois et si la volonté politique n'est pas là, la femme ne sera pas toujours promue et sera en insécurité alimentaire.
Non, ils n'ont pas d'autres choix que de fonctionner.
Le système d'approvisionnement mondial peut être reformé pour améliorer le sort des travailleuses agricoles car les besoins diffèrent suivant les Etats.

C.A.F - BENI/RDC

L'insecurite ali,entaire: les femmes en meurent

L’insécurité alimentaire ne convient pas vraiment aux rapports déstructurant que les femmes d’une manière générale, entretiennent avec l’alimentation. Les femmes de tous temps, ont été conditionnées pour prendre soin de leurs familles et non d’elles-mêmes. C’est complètement inhumain que es personnes susceptibles de veiller au bien-être alimentaire des autres soient assujetties a ce genre de souffrances. En Haïti, les dernières données font état de plus de deux tiers de la population haïtienne en situation de dénutrition et dans cette catégorie, on n’a même pas cru nécessaire de les désagrégées par sexe et age et milieux de vie afin d’avoir des données sensibles pour les futures interventions. Je pense qu’il faut d’abord bien comprendre et bien maitriser le phénomène et utilisant la méthodologie de Genre C’est à cette seule condition nous pouvons avoir des changements en profondeur dans le secteur alimentaire dans une perspective de Genre.

Permalink: http://oxf.am/3cR