Jour 3: Les semences aux mains des femmes

Dr. Vandana Shiva

Publié par Dr. Vandana Shiva

Philosophe, féministe et militante écologiste
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Les semences constituent le premier maillon de la chaîne alimentaire. Pourtant, les cultivatrices de semences sont invisibles dans la production alimentaire industrielle et dans les régimes de propriété intellectuelle. Pour faire germer la justice alimentaire et de genre, nous devons remettre les semences aux mains des femmes et reconnaître les connaissances des femmes en matière de biodiversité.

Par Vandana Shiva, philosophe, féministe et militante écologiste

La santé et la nutrition commencent avec l’alimentation, et l’alimentation commence avec les semences. La justice alimentaire trouve repose sur la création de systèmes alimentaires dans lesquels les semences sont entre les mains des femmes et le savoir des femmes en termes de biodiversité est la base de la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Les femmes cultivent des semences depuis de nombreux siècles ; elles ont favorisé beaucoup plus de diversité et de variétés que tous les systèmes semenciers industriels officiellement reconnus. La science et la culture s’unissent lorsque les femmes cultivent des semences.

L’Inde en est l’exemple le plus évident. J’ai vu des femmes de la tribu de Chattisgarh prendre 21 semences pour un test de germination ; si plus de trois semences dans le lot ne germaient pas, elle n’utilisait pas ce type de semence. Au Karnataka, la cérémonie de germination de neuf semences pendant neuf jours au moment d’Ugadi, le nouvel an du calendrier autochtone, constitue également un test de germination (nommé navdanya). La conservation, la sélection et la culture des semences sont des compétences sophistiquées que des générations de femmes ont fait évoluer.

Les semences constituent le premier maillon de la chaîne alimentaire. Malgré cela, les femmes, en tant que cultivatrices de semences, sont invisibles dans les systèmes de propriété intellectuelle liés aux semences. Alors que les semences étaient autrefois conservées et cultivées par les femmes, elles sont désormais la « propriété intellectuelle » des grandes sociétés de l’industrie chimique, qui sont aussi, désormais, les grandes sociétés produisant des semences et contrôlant 73 % de l’approvisionnement mondial. Lorsque ces sociétés brevettent des semences, elles récoltent des redevances. Et les redevances impliquent des coûts d’achat plus élevés pour les semences. Lorsque celles-ci sont aux mains des femmes, elles sont renouvelables et n’« appartiennent » réellement à personne : elles peuvent être partagées et conservées librement. Les semences protégées par des brevets deviennent non renouvelables. La conservation et l’échange de semences devient un crime contre la propriété intellectuelle. Lorsque les femmes plantent des semences, elles prient pour « que ces semences se perpétuent ». Les grandes sociétés ont pour philosophie « que ces semences s’épuisent pour que leurs bénéfices soient perpétuels ».

"Les semences constituent le premier maillon de la chaîne alimentaire. Malgré cela, les femmes, en tant que cultivatrices de semences, sont invisibles dans les systèmes de propriété intellectuelle liés aux semences."

Les coûts élevés des semences mènent à l’endettement. En Inde, 250 000 agriculteurs se sont suicidés en raison de leur endettement, en particulier dans la région cotonnière surnommée la « ceinture du coton », depuis que les monopoles sur les semences ont débuté avec l’introduction du coton Bt. Et chaque agriculteur qui se suicide laisse derrière lui une veuve.

Les femmes ont cultivé plus de 7 000 espèces à travers le monde, pour des critères de goût, de nutrition ou bien de résistance aux nuisibles, à la sécheresse, aux inondations ou au sel. Rien qu’en Inde, les femmes ont cultivé 200 000 variétés de riz. Cette biodiversité est importante pour Navdanya, un réseau de gardiens de semences et de producteurs bio réparti sur 16 États indiens, qui valorise cette biodiversité et qui a réussi à conserver plus de 5 000 variétés de cultures à ce jour. Ce sont là de véritables connaissances.

Les grandes sociétés qui brevettent des semences en se basant sur leur travail d’ingénierie génétique ont jusqu’à présent proposé que quatre cultures : le maïs, le soja, le colza et le coton. Ces cultures ne présentent que deux caractéristiques (la résistance aux herbicides et la toxine Bt) qui, au lieu de contrôler les nuisibles et les mauvaises herbes, créent des nuisibles et des mauvaises herbes plus résistants. Nos semences et nos cultures seraient plus en sécurité aux mains des femmes !

Les femmes ne sont pas seulement des cultivatrices qui ont protégé les semences en tant que patrimoine naturel de l’humanité. Lorsque l’on étudie les fermes dirigées par des femmes, qui présentent une diversité biologique et qui sont fondées sur des connaissances et des semences autochtones, on s’aperçoit que ces fermes produisent plus de nourriture en termes de santé par acre et de nutrition par acre. L’étude menée par Navdanya intitulée Health Per Acre (La santé par acre) montre que les petites fermes écologiques peuvent produire deux fois plus, en termes nutritionnels, que des fermes de monocultures chimiques.

Les droits de propriété intellectuelle sur les semences sont justifiés au nom d’une production alimentaire accrue. Toutefois, seul le rendement d’une denrée unique sortant d’une ferme est mesuré, au détriment de produits présentant une diversité biologique. De fausses catégories de « rendements » et de « productivité » créent l’illusion de l’inévitabilité, du surplus et de la réussite. Mais les denrées constituées de quelques types de cultures sur les marchés mondiaux n’atteignent pas ceux qui ont besoin de nourriture, en particulier les femmes et les enfants.

"Nos semences et nos cultures seraient plus en sécurité aux mains des femmes !"

Tout cela est fait sous le prétexte de nourrir les populations et de réduire la faim. Cependant, 1 milliard de personnes souffrent de la faim et 2 milliards de maladies liées à leur alimentation. La faim n’est pas en recul et ce, parce que la soif de profits façonne le système alimentaire, de la semence que l’on plante au repas que l’on partage.

Le modèle industriel de production alimentaire et le modèle mondialisé de distribution alimentaire ne créent pas de la justice alimentaire car cela n’a jamais été leur but. Ces modèles permettent d’engranger des bénéfices, leur vraie raison d’être, au moyen d’une double stratégie : vendre toujours plus de produits chimiques et de semences brevetées non renouvelables aux agriculteurs, même si cela entraîne l’endettement et le suicide, et acheter des denrées à bas prix à ces producteurs de matières premières.

Nous avons besoin d’un changement de paradigme parce que l’ancien paradigme ne sert pas nos intérêts. Nous devons passer des monocultures à une diversité de cultures, des systèmes centralisés et mondialisés à des systèmes décentralisés et localisés, de l’intensification chimique et de l’intensification des capitaux à l’intensification écologique et l’intensification de la biodiversité.

"Le modèle industriel de production alimentaire et le modèle mondialisé de distribution alimentaire ne créent pas de la justice alimentaire car cela n’a jamais été leur but."

Lorsque j’ai mené mon étude en 1984 sur la révolution verte au Pendjab, le fœticide féminin débutait tout juste. À ce jour, plus de 35 millions de filles n’ont pu être nées en Inde. Dès lors que les rôles créatifs et productifs des femmes dans l’agriculture et dans les systèmes alimentaires sont détruits, les femmes deviennent un sexe non essentiel. En plus de nombreux autres avantages, le fait de placer les semences détenues par les femmes et leurs compétences en matière de biodiversité au cœur de la justice alimentaire permet aussi, potentiellement, de combattre l’injustice et la violence envers les femmes. Pour faire germer la justice alimentaire et de genre, nous devons suivre les étapes suivantes :

Les compétences des femmes en matière de culture de semences doivent être reconnues dans l’agriculture.

  • Les systèmes agricoles doivent être fondés sur les connaissances des femmes en matière de diversité, afin d’accroître la production en termes de nutrition, d’augmenter la résistance aux changements climatiques ainsi que de diminuer les intrants (terres, eau, capitaux).
  • Des banques de semences communautaires doivent être créées et la culture participative des semences par les femmes doit devenir le pilier de la sécurité alimentaire.
  • Les lois de propriété intellectuelle doivent changer. L’Accord de l’Organisation mondiale du commerce sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) comprend un article qui impose des brevets et des droits de propriété intellectuelle sur les semences et les formes de vie. Cette clause devait être réexaminée en 1999. La plupart des pays avaient appelé à mettre un frein aux brevets sur les formes de vie, ce qui incluait les semences. Ce réexamen obligatoire doit être complété et les semences ne doivent plus être brevetées, puisqu’elles ne constituent pas une invention et ne sont donc pas un objet brevetable.
  • Les lois sur les semences qui tentent de rendre illégales les semences autochtones, issues d’une pollinisation libre, doivent être révoquées. Nous devons, à la place, élaborer des lois qui reconnaissent que les droits en matière de semences sont des droits des femmes. Les semences doivent être reconnues comme étant un bien commun.

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