Jour 8: Les vertus de la discrimination

Sophia Murphy

Publié par Sophia Murphy

Conseillère principale à l’Institut pour l'agriculture et les politiques de commerce (IATP)
Partagez cette page: 

À conditions égales, tous les pays bénéficient d’un commerce plus ouvert. Mais il y a un hic : les conditions ne sont pas égales. Pour les femmes, le contexte en est presque toujours un d’inégalité. Pour faire avancer les droits des femmes, les négociateurs commerciaux doivent commencer à faire de la discrimination positive.

Par Sophia Murphy, Conseillère principale pour l'agriculture et les politiques de commerce

La non-discrimination est l’un des principes fondamentaux du système commercial multilatéral depuis 1947. Cela signifie que si deux pays sont membres de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et qu’ils conviennent de commercer l’un avec l’autre selon un ensemble de conditions, ils doivent offrir ces mêmes conditions à tous les autres membres de l’OMC.

Jusque-là, le principe est bon. À conditions égales, tous les pays bénéficient d’un commerce plus ouvert, et plus un pays ouvre ses frontières, plus son économie génère de la richesse.

"Les conditions ne sont pas égales – et qui mieux que les femmes pour en attester ?"

Toutefois, il y a un hic : les conditions ne sont pas égales – et qui mieux que les femmes pour en attester ? Le monde n’est pas une page blanche, renouvelée à chaque fois qu’un accord commercial est signé. Le contexte dans lequel un accord commercial entre en vigueur n’est pas seulement important ; c’est plus ou moins tout ce qui compte. Pour la plupart des femmes un peu partout dans le monde, le contexte est celui d’une inégalité culturelle, politique et économique.

Le commerce international et les investissements en matière d’agriculture ont donné naissance à de nouveaux secteurs dans lesquels les femmes constituent l’essentiel de la main d’œuvre. Par exemple, 80 % des travailleurs dans l’industrie des fleurs coupées en Ouganda sont des femmes, de même que les 80 % de travailleurs dans la production et l’emballage de fruits pour le marché de l’exportation en Thaïlande. D’importantes questions subsistent quant à la qualité de ces emplois, mais il ne fait aucun doute que le commerce international et les investissements étrangers ont créé de nouvelles opportunités pour les femmes. La plupart d’entre elles sont prises au piège de la dépendance économique au sein de leurs cultures traditionnelles et se réjouissent d’avoir l’opportunité de gagner leur vie de manière indépendante.

Les agricultrices que j’ai rencontrées au Burkina Faso en 2006 en plaisantaient : « Si vous venez voir nos champs, il va falloir que nous inventions une excuse. Si les hommes s’aperçoivent de l’intérêt porté à nos champs par une Européenne, ils risqueraient de découvrir combien d’argent nos fleurs coupées nous rapportent et ils prendraient le contrôle. »

Pourtant, les femmes se trouvent désavantagées par rapport aux hommes dans ce contexte de mondialisation.

La libéralisation du commerce mondial et la dérèglementation des investissements internationaux ont tendance à favoriser les personnes les plus riches (généralement les hommes), qui ont plus d’éducation (généralement les hommes), et qui contrôlent les biens de production (les hommes, encore une fois).

Et cette libéralisation a eu tendance à défavoriser les individus ayant plus de personnes à charge (généralement les femmes), bénéficiant de peu ou pas de biens de production (le plus souvent les femmes), et ceux dépourvus de protection juridique ou politique (encore une fois, les femmes).

Les nouvelles opportunités que les femmes ont trouvées à travers la mondialisation ont tendance à être dans des secteurs où les barrières d’entrée, et donc les retours, sont faibles.

"L’hypothèse selon laquelle toutes les choses sont égales exacerbe les inégalités existantes"

On pourrait dire que le modèle dominant de commerce et d’investissements mondiaux produit des résultats discriminatoires de par son incapacité à discriminer positivement. L’hypothèse selon laquelle toutes les choses sont égales exacerbe les inégalités existantes.

La Révolution verte qui a déferlé sur l’agriculture asiatique et latino-américaine dans les années 1960 et 1970 illustre bien le problème. Les technologies introduites par la Révolution verte ont mieux convenu aux agriculteurs qui bénéficiaient de propriétés foncières plus importantes, de plus grandes réserves de capitaux et d’une meilleure éducation (le cas de bien plus d’hommes que de femmes). Dans l’ensemble, les scientifiques et les vulgarisateurs impliqués dans la Révolution verte (pour la plupart, des hommes, encore une fois) ne se préoccupaient pas de la contribution des femmes à l’agriculture, reflétant ainsi le sexisme inhérent à leur éducation et leur culture.

Ainsi, la Révolution verte a eu tendance à marginaliser les femmes dans le secteur de l’agriculture. Elle a ignoré les connaissances traditionnelles des femmes concernant les semences, la culture et le marketing ; elle a exposé des millions d’ouvrières agricoles à des pesticides et herbicides qui ont eu un effet néfaste sur leur santé et celle de leurs enfants ; et elle a joué contre leurs intérêts économiques en augmentant l’importance de l’argent dans les ménages agricoles au détriment des transactions non monétaires.

Dans la plupart des cultures, ce sont principalement les hommes qui gèrent les comptes, non les femmes. Le besoin d’argent suscite un besoin de crédit, et donc de garanties. Détenir des biens de production, tels que la terre, devient donc important. Les hommes sont, une fois de plus, plus susceptibles de détenir ces biens.

La communauté de bailleurs de fonds a récemment souligné les inégalités que subissent les femmes dans le secteur agricole. La crise des prix alimentaires de 2007-2008 semble avoir attiré l’attention des bailleurs de fonds, qui promettent maintenant de rattraper leur négligence. Une meilleure aide auprès des agricultrices pourrait améliorer significativement la capacité des femmes à s’engager et à tirer des bénéfices du commerce et des investissements internationaux.

"Il est rare que les bailleurs de fonds parlent des droits des femmes, ou de l’importance d’investir dans les femmes pour leurs intérêts propres.

Pourtant, cette motivation est en grande partie matérielle, justifié par le fait qu’investir dans les femmes accélérera les niveaux de croissance et augmentera la production agricole totale. Il est rare que les bailleurs de fonds parlent des droits des femmes, ou de l’importance d’investir dans les femmes pour leurs intérêts propres. Si les bailleurs de fonds cherchent uniquement à augmenter la productivité agricole, ils échoueront dans leur quête d’équité entre les sexes. Ils l’amplifieront peut-être même, comme ce fut le cas lors de la Révolution verte.

Les bailleurs de fonds doivent s’engager dans une stratégie agricole globale qui s’attaque de manière réfléchie aux besoins et aux intérêts des femmes à de nombreux niveaux. Pour que les femmes puissent réussir en tant que productrices et commerçantes, les gouvernements doivent libérer les femmes du temps qu’elles consacrent aux soins génésiques en investissant dans des services de garde d’enfants et de soins aux personnes âgées ainsi que dans une énergie abordable, accessible et propre. Les femmes ont besoin de contrôler leur fécondité. Les gouvernements doivent investir dans la construction de routes sûres et de réseaux de communication décents, non seulement pour permettre aux biens de se rendre sur le marché, mais pour que les femmes puissent se déplacer en toute sécurité. Les filles doivent recevoir une éducation ; le ménage entier a besoin d’un accès à des soins de santé abordables et de qualité.

Les femmes ont besoin également d’une protection juridique afin de pouvoir bénéficier de nouvelles opportunités économiques. Les femmes ont besoin du droit à un salaire égal pour un travail égal. Elles doivent pouvoir protéger et revendiquer leurs biens de production, notamment avec le soutien de lois équitables au niveau de l’héritage et du mariage.

Et pour s’engager sur le plan économique, les femmes ont besoin de poids politique – dans leurs communautés et au sein des gouvernements municipaux, régionaux ou nationaux.

Les gouvernements (et les bailleurs de fonds) doivent faire preuve de discrimination positive. Les règles publiques en la matière devraient forcer les entreprises recevant des fonds publics à adopter des politiques explicites de promotion des droits des femmes. Cela pourrait inclure un engagement manifeste à travailler avec les productrices et coopératives gérées par des femmes, en s’approvisionnant d’un nombre minimum de biens produits par des femmes, ou en travaillant avec un nombre minimum de transformatrices ou de commerçantes. Les investisseurs étrangers devraient également démontrer comment leurs investissements apporteraient de réelles opportunités pour les femmes.

Pour que les femmes tirent profit du commerce et des investissements, les gouvernements doivent en premier lieu redéfinir ce qui constitue un bénéfice. Une hausse du PIB ou une augmentation des flux commerciaux est-elle suffisante ? Non. Les gouvernements doivent établir une discrimination positive, en recherchant des avantages tels que de meilleurs salaires dans les domaines qui payent le moins bien, ou de meilleures possibilités d’emploi pour les femmes.

Afin d’établir une discrimination positive, les gouvernements ont besoin de plus d’informations. Les données ventilées par sexe sont trop rares. De nouveaux index, tels que l’index d’équité de genre de Social Watch, en disent long sur la réalité que vivent les femmes : la valeur économique du travail reproductif des femmes au sein des ménages ; les différences de genre dans l’accès à l’emploi, les conditions de travail, les niveaux d’éducation, l’accès aux et à la finance, l’accès à des moyens de contraception et de planning familiale ; et bien plus encore.

Il existe de nombreuses bonnes raisons de rechercher la simplicité dans les accords sur le commerce et les investissements internationaux. La non-discrimination a la vertu d’être simple. Mais cette simplicité ne permet pas de créer des règles commerciales qui réduisent les inégalités et protègent les droits humains, y compris les droits des femmes.

Il est temps que les négociateurs commerciaux commencent à faire de la discrimination positive.

Téléchargez l'article : Les vertus de la discrimination