Jour 9: Rendre les politiques nutritionnelles favorables aux femmes

Jayati Ghosh

Publié par Jayati Ghosh

économiste féministe et professeure d’économie à l’Université Jawaharlal-Nehru de New Delhi
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Presque partout dans le monde et parmi toutes les classes d’âge, les indicateurs de nutrition sont pires pour les femmes que pour leurs homologues masculins. Les différences sexospécifiques au niveau de l’accès à l’alimentation sont sans conteste le reflet de réalités socioculturelles, mais sont souvent renforcés par des politiques publiques insensibles au genre ou carrément discriminatoires.

Par Jayati Ghosh, économiste féministe et professeure d’économie à l’Université Jawaharlal-Nehru de New Delhi

Presque partout dans le monde et parmi toutes les classes d’âge, les indicateurs de nutrition sont pires pour les femmes que pour leurs homologues masculins. Dans les pays en développement, cela est bien plus frappant, en particulier en Asie du Sud et dans certaines régions d’Afrique sub-saharienne où la malnutrition (et surtout la sous-nutrition) s’est récemment aggravée.

 "Presque partout dans le monde, les femmes sont à présent les principales productrices d’aliments."

Malheureusement, cela ne nous surprend plus, si habitués que nous sommes aux inégalités entre hommes et femmes dans différents secteurs. Et pourtant il y a de quoi être surpris puisque presque partout dans le monde, les femmes sont à présent les principales productrices d’aliments : en tant que membres de ménages agricoles, impliquées dans un travail reconnu ou non reconnu, dans les cultures et en tant qu’ouvrières agricoles. Malgré tout, les caractéristiques structurelles de la culture et de la distribution des aliments, détériorées par le passage à une activité davantage tournée vers l’entreprise, continuent de générer des déséquilibres entre les sexes, potentiellement plus sévères qu’auparavant.

Prenons par exemple le cas de l’Inde qui présente les pires indicateurs de nutrition parmi les plus grands pays du monde, et sans l’ombre d’un doute, le plus grand nombre de personnes souffrant de la faim. Les différences sexospécifiques au niveau de l’accès à l’alimentation sont sans conteste le reflet de réalités socioculturelles. Dans de nombreuses parties du pays, les femmes et les jeunes filles au sein des ménages reçoivent une alimentation moins importante et de plus mauvaise qualité non seulement du fait d’une discrimination notoire mais aussi du fait des conditions d’auto-privation dans un ménage en pleine pénurie. Mais ces facteurs sociaux sont malheureusement renforcés par des politiques publiques insensibles au genre ou carrément discriminatoires dans leur façon de traiter les femmes dans l’ensemble du système alimentaire.

Tout d’abord, en dépit de leur importance dans la culture des aliments, les femmes sont rarement reconnues en tant qu’agricultrices. Parce qu’elles ne disposent que rarement de titres fonciers à leur nom, les femmes se voient refuser l’accès au crédit institutionnel, aux services de vulgarisation agricole et aux intrants publics, et même aux réseaux de commercialisation. Par conséquent, leurs dépenses augmentent de façon significative et les femmes restent bloquées dans une agriculture de subsistance de plus en plus précaire. Les politiques à destination des producteurs et productrices agricoles doivent s’éloigner d’un système d’identification basé sur les titres fonciers et reconnaître toutes les personnes qui interviennent dans la production d’aliments.

Dans tous les cas, cultivateurs comme cultivatrices subissent la pression de l’augmentation du coût des intrants, de la réduction des subventions qui vient exacerber les coûts, et de l’investissement public réduit dans les zones rurales, alors même qu’on leur demande d’entrer en concurrence avec des importations subventionnées. Les mêmes tendances affectent la demande en travail agricole, un secteur dans lequel les femmes sont fortement impliquées. De plus, la crise des moyens de subsistance de la communauté agricole a des effets négatifs et disproportionnés sur les femmes et les jeunes filles étant donné les inégalités hommes-femmes existant dans la société. Les politiques agricoles devraient être spécifiquement dirigées vers les petits exploitants, hommes et femmes, et couvrir l’intégralité des questions qui posent problème, telles que l’irrigation et l’accès à l’eau, la recherche et la vulgarisation agricole, l’accès à un crédit institutionnel à un prix abordable, l’accès à des intrants durables et adaptés, et l’accès à des marchés stables pour vendre les extrants. Dans chacun de ces domaines, il faut prêter une attention particulière à atteindre les agricultrices qui ont tendance à ne pas recevoir d’aide à cause de contraintes économiques et culturelles.

"Les politiques à destination des producteurs agricoles doivent reconnaître toutes les personnes qui interviennent dans la production d’aliments."

L’augmentation récente des prix des denrées alimentaires, reflet de l’échec de l’Inde elle-même qui n’est pas parvenue à une gestion convenable de l’alimentation, ainsi que de forces mondiales plus larges, influe considérablement sur l’accès à l’alimentation de la majorité des foyers indiens. Cette augmentation a également un impact disproportionné sur les femmes au sein du foyer. Il existe un moyen évident d’y remédier qui consiste à étendre, élargir et augmenter l’efficacité et la transparence du système de distribution alimentaire public qui fournit des céréales et autres denrées de base à des prix subventionnés. Il apparaît déjà clairement que certains États ayant appliqué cette méthode, notamment Tamil Nadu, Kerala et plus récemment Chhattisgarh, furent capables de renverser certains des effets négatifs de l’augmentation des prix alimentaires et d’assurer une nutrition de meilleure qualité pour les femmes.

Toutefois, la politique nationale de l’Inde s’est avérée être tout le contraire, cherchant à limiter et à réduire la progression et l’étendue du système public de distribution au nom de la diminution des subventions alimentaires. On parle même de remplacer l’approvisionnement alimentaire direct par des transferts monétaires directs en espèces aux foyers, afin de réduire les coûts publics et les « fuites ». La plupart des femmes pauvres s’opposent à juste titre à cette stratégie, conscientes que l’argent en espèces peut être dépensé de manières très diverses et pas nécessairement dans l’alimentation, et que les rapports de pouvoir internes dans les familles signifient que la nutrition des femmes et des filles est susceptible d’en pâtir. Il faudrait plutôt rendre le réseau de distribution plus efficace et transparent, par le biais d’un mélange de technologie et de mobilisation sociale pour garantir un meilleur résultat.

"Les déséquilibres de genre en termes de nutrition peuventêtre traités, voire atténués, par des politiques publiques"

La morale de cette histoire indienne est que les déséquilibres de genre en termes de nutrition, bien que déterminés par des iniquités de genre systémiques dans la société, peuvent être traités, voire atténués, par des politiques publiques. Mais pour ce faire, les politiques publiques elles-mêmes doivent davantage tenir compte des questions liées au genre et non s’appuyer sur des formes de discrimination sexuelle déjà existantes et les accentuer. Un système soucieux de l’égalité entre les sexes devrait proposer :

  • une plus grande reconnaissance des productrices et plus d’équipement pour ces dernières, des politiques en faveur de la rentabilité des petites exploitations, comprenant l’accès au crédit institutionnel (plutôt qu’au simple microcrédit), l’accès à la technologie et aux intrants et un accès plus stable aux marchés ;
  • des systèmes publics de distribution plus efficaces et transparents et d’autres mesures favorisant des denrées aux prix abordables et accessibles pour tous, notamment les femmes et les filles, et qui à leur tour requièrent diverses formes d’intervention de l’État dans les marchés des denrées alimentaires de base ; 
  • plus de dépenses et une augmentation dans la couverture et la qualité des services publics liés à la nutrition, la santé et l’assainissement, en s’assurance que ces services publics offrent un emploi convenable et décemment rémunéré aux femmes comme aux hommes, plutôt que de baser le service public sur le travail sous-payé des femmes ; et,
  • le contrôle du pouvoir des entreprises dans les systèmes alimentaires afin de maintenir voire d’augmenter les revenus des producteurs et productrices et de prévenir toute altération malsaine des modèles de consommation.

Au cours des dix dernières années, l’agriculture (et en particulier l’agriculture à petite échelle) a été fortement négligée par le discours des politiques publiques à travers le monde. La distribution alimentaire quant à elle, a été remise aux forces du marché qui à l’heure actuelle renforcent et accentuent la discrimination et la malnutrition. Le mouvement des femmes doit urgemment s’attaquer à la question, non seulement pour améliorer le lot quotidien des femmes mais aussi pour construire des économies et des sociétés plus équitables, plus viables et plus durables en général

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