Jean Phombeya et ses semences au Malawi. Image: Oxfam
Jean Phombeya et ses semences au Malawi. Image: Oxfam

Jour 7: Semences et solidarité féminine

27 Novembre, 2012 | Alimentation et genre : discussion en ligne

Pour s’attaquer à la faim dans le monde, les gouvernements et les agences de développement ont besoin d’une approche qui ne met pas tout le fardeau sur les femmes vivant en situation de pauvreté, mais plutôt qui soutient leur mobilisation et leurs connaissances traditionnelles. Il faut aussi reconnaitre que le travail non rémunéré des femmes ainsi que leur manque de temps sont des problèmes fondamentaux de sécurité alimentaire.

Par Joanna Kerr, directrice générale d’ActionAid

Ayant passé les vingt dernières années à travailler en faveur des droits des femmes et du développement durable, j’apprécie vraiment l’attention internationale accrue portée sur les besoins et le rôle des agricultrices dans les communautés en situation de pauvreté. Mais maintenant que les agences de développement donnent la priorité à ces femmes rurales, veillons à ne pas répéter les erreurs du passé. Pour s’attaquer à la faim, au changement climatique ET aux inégalités, les ONG, les gouvernements et les mouvements de femmes ont besoin d’une approche qui ne met pas tout le fardeau sur les femmes vivant en situation de pauvreté. Il faut plutôt une approche qui soutienne leur mobilisation et leurs connaissances traditionnelles, et qui place leurs droits au premier plan.

"Les femmes sont à l’avant scène
dans les luttes entourant la
production alimentaire, les connaissances
traditionnelles, les semences et la durabilité
du système alimentaire dans son ensemble.

D’après ce que j’ai pu voir dans la plupart des régions du Sud, les femmes sont à l’avant scène dans les luttes entourant la production alimentaire, les connaissances traditionnelles, les semences et la durabilité du système alimentaire dans son ensemble. Deo, une agricultrice brésilienne de 42 ans qui travaille avec ActionAid, m’a raconté comment les femmes essayent de changer fondamentalement les choses :

« Les hommes ne savent pas attendre. Ils veulent semer puis récolter. Travailler dans l’agroécologie demande beaucoup de patience. Nous avons besoin de temps pour obtenir des résultats positifs, surtout parce que notre [ancien] modèle agricole a sérieusement endommagé nos terres. Au final, les hommes ont abandonné le nouveau système et sont revenus aux méthodes conventionnelles. Les femmes ont uni leurs forces… pour apprendre et s’opposer à leurs maris pour créer un changement, mettre un terme à la pratique de l’agriculture sur brûlis, diversifier la production, nourrir les sols en y semant les plantes elles-mêmes et cultiver des plantes médicinales afin d’améliorer nos moyens de subsistance. »

De toute évidence, la contribution des femmes comme Deo est d’une importance capitale pour les systèmes alimentaires localisés ; des millions de femmes comme elle sont les principales productrices, fournisseuses et transformatrices alimentaires dans la plupart des pays en développement. En réalité, les petits producteurs et fournisseurs locaux innovent depuis des générations, en prenant soin des sols, des semences et de l’héritage culturel qui va avec la nourriture. Les femmes rurales en particulier – que ce soit les agricultrices, les femmes vivant dans les forêts, les femmes tribales ou les femmes autochtones – ont toujours été les dépositaires des connaissances en matière de production alimentaire, de conservation des semences, de traitement et de préparation de la nourriture.

Pourtant, au fil du temps, ces connaissances et ces systèmes traditionnels, résistants et efficaces, ont subi des attaques soutenues de la part des systèmes de production et de distribution alimentaires industrialisés et mécanisés. L’augmentation des monocultures dans les champs et des denrées alimentaires standardisées dans les rayons des supermarchés est en grande partie responsable du déclin de ces méthodes.

Pour y faire face, ActionAid soutient le modèle agroécologique d’agriculture durable, non pas à travers des solutions technologiques préétablies, mais plutôt conçues à partir des pratiques locales des agriculteurs et agricultrices. Nos initiatives agroécologiques se concentrent sur des méthodes biologiques, faisant la promotion de cultures diverses et nutritives tout en reconnaissant et renforçant les compétences et expériences des agricultrices et en les reliant aux connaissances théoriques sur l’agriculture durable.

Mais voilà le dilemme : ces méthodes durables et plus résistantes au changement climatique mettent du temps à se développer, comme nous le rappelle Deo. Le temps est une des ressources les plus limitées pour les femmes en situation de pauvreté. Le fait que la société attend des femmes qu’elles assument les soins et tâches domestiques – garde d’enfants, cuisine, ménage, acheminement de l’eau et du combustible – freine à la fois le développement et l’autonomisation des femmes.

"Le travail non rémunéré des
femmes ainsi que leur manque
de temps ne sont pas perçus comme
des problèmes fondamentaux de sécurité alimentaire– c’est incroyable !"

Le travail non rémunéré des femmes ainsi que leur manque de temps ne sont pas perçus comme des problèmes fondamentaux de sécurité alimentaire – c’est incroyable ! Les décideurs politiques et la plupart des programmes agricoles ne reconnaissent pas les femmes comme productrices alimentaires ayant à la fois un rôle productif ET reproductif. Les programmes de développement ne s’occupent habituellement de ces problèmes que séparément et ne voient pas le rapport et les compromis qui en résultent lorsque l’on considère les femmes seulement comme des agricultrices ou seulement comme des soignantes et ménagères qui doivent nourrir leurs familles.

D’une manière générale, les ministères de l’Agriculture et les bailleurs de fonds donnent la priorité à la production à haut rendement grâce à des intrants chimiques et à de nouvelles semences. L’idée d’une révolution verte est omniprésente. Et tandis que les mouvements de paysans luttent à juste titre pour la terre, ils relèguent généralement au second plan les droits des femmes. Même au sein de ma propre organisation, j’ai des collègues qui se sont moqués de l’idée de se pencher sur la question des soins et du travail domestique – sans même parler du partage de ces responsabilités entre hommes et femmes. Les normes de genre sont profondément enracinées. En outre, alors que beaucoup de groupes de femmes tentent de mettre en évidence le fardeau que représentent ces soins, la lutte contre les violences envers les femmes et le manque de droits reproductifs tendent à éclipser ce problème.

Je veux souligner qu’il existe des solutions relativement faciles pour lutter à la fois en faveur de l’égalité entre les sexes et de l’agriculture durable. Il fait regarder au-delà de l’aspect technique, et chercher des solutions politiques.

Une manière évidente d’y parvenir est de veiller à ce que les femmes rurales aient les moyens et la possibilité de s’organiser. J’ai pu observer à maintes reprises que lorsque les femmes s’assemblent, elles peuvent renforcer leur identité de femmes rurales, bâtir de la solidarité entre les groupes agricoles familiaux, faire circuler des connaissances utiles, développer leur confiance en elles, s’autonomiser individuellement et collectivement et même faire évoluer les politiques publiques.

"L’agroécologie permet aux femmes de
reprendre le contrôle sur leur production
et leurs façons de produire."

Ensuite, les bailleurs de fonds et les ONG doivent reconnaître que l’agroécologie permet aux femmes de reprendre le contrôle sur leur production et leurs façons de produire ; ça a également un effet positif sur leur sécurité alimentaire, leur revenu et leur santé. Elles étendent leur zone de contrôle où elles peuvent semer des cultures diversifiées et nutritives – dans certains cas dans leur jardin – tout en travaillant moins dans le champ familial où elles contrôlaient peu la production et les profits.

En troisième lieu, les décideurs politiques et ceux qui conçoivent des programmes doivent repenser la question des soins ; ça ne peut plus être vu simplement comme étant la responsabilité non rémunéré des femmes. Heureusement, cette question fait de plus en plus l’objet de débat politique ; un débat quant à qui revient la responsabilité des soins au sein des familles : hommes et femmes, institutions publiques, prestataires de services, ONG, entreprises privées... La réponse politique à ce défi est complexe (par exemple, il ne s’agit pas simplement de rémunérer les tâches ménagères), mais de manière générale ce débat a besoin d’être mis à l’avant plan pour que les sociétés reconnaissent et redistribuent le travail de soins qui repose actuellement sur les femmes.

D’un autre côté, d’un point de vue plus pratique, là où j’ai vu des crèches et des centres pour enfants, des coopératives gérées par des femmes, des banques de semences, et d’autres technologies appropriées pour réduire le temps de travail des femmes, leur leadership et leur autonomisation se sont développés. Ces efforts pratiques afin d’améliorer la rapidité dans la production alimentaire des femmes peuvent aussi avoir des bénéfices stratégiques significatifs. La notion commune selon laquelle les femmes ne font qu’ « aider » et que leur travail a moins de valeur que celui des hommes évoluera.

Dans bien des cas, les pratiques agroécologiques ont permis de démontrer aux femmes et à leurs familles l’importance de l’autonomie économique des femmes – y compris l’important que les femmes puissent contrôler et dépenser le revenu qu’elles génèrent elles-mêmes. Selon l’expérience d’ActionAid, cette expérience agroécologique a encouragé un nombre croissant de femmes à assumer des rôles de leadership au sein de syndicats ruraux, et à se rassembler pour discuter d’enjeux tels que l’accès aux marchés et la lutte pour de nouvelles politiques publiques en matière d’agriculture.

"Les bailleurs de fonds et les ONG doivent soutenir
explicitement l’organisation des femmes, à la
fois en tant que moyen et fin en soi."

Plusieurs des approches dominantes en matière d’agriculture ont paradoxalement aggravé la faim, accru la pauvreté, ébranlé les systèmes de sols fragiles et considérablement augmenté la charge de travail des femmes. Les bailleurs de fonds et les ONG doivent mettre sur pied une approche holistique qui permet aux femmes de pouvoir décider de l’usage de leur temps et de leurs pratiques agricoles. Cela signifie soutenir explicitement l’organisation des femmes, à la fois en tant que moyen et fin en soi.

Soutenir les groupes agricoles de femmes à travers l’agroécologie n’est pas une vision romantique obsolète ni une utopie féministe comme pourraient le suggérer certains détracteurs. À l’inverse, plus de gouvernements, d’ONG et de mouvements sociaux devraient adhérer à ces approches pleines de bon sens, et soutenir les femmes qui se trouvent en première ligne des combats pour la nourriture, la durabilité et les droits humains.

L’agroécologie est un secteur où la justice alimentaire et les droits des femmes pourraient aller de pair.

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Commentaires

Du secteur privé à l’économie des soins

L’article de Tinna Nielsen a suscité tout un débat hier!

Plusieurs d’entre vous ont été touchés au vif par ses propositions et certains ont même remis en question l’idée qu’Oxfam invite quelqu’un du secteur privé à faire part de ses perspectives lors d’une discussion sur la justice alimentaire et de genre. D’autres, au contraire, semblent avoir apprécié la diversité des points de vue que la discussion a générées jusqu’à présent.

Faisant fi du coté provocateur de son article, plusieurs commentateurs semblent avoir été d’accord avec Tinna : il peut en effet être stratégique (parfois) d’adapter notre langage et nos propos pour mieux rentrer en dialogue et chercher à influencer le secteur privé. Comme l’a dit un commentateur, il s’agit là tout simplement d’une leçon de « communication 101 ». L’initiative du G(irls)20 Summit a été cité en exemple.  

Mais bien que l’utilisation du langage des affaires puisse à l’occasion offrir des avantages tactiques, les commentateurs d’hier ont affirmé avec force qu’il ne doit jamais occulter la nécessité de parler de droits des femmes. Sophia Murphy l’a exprimé de façon très claire : « le fait que ce soit ‘la bonne chose à faire’ est un argument puissant en soi ».

Commentaire après commentaire, vous avez insisté sur les risques associés au fait de devoir présenter un argument de rentabilité pour justifier la quête d’égalité, de justice, de diversité et de respect des droits des femmes. Vous avez posé la question tout simplement : Que ce passe t’il si « la bonne chose à faire » n’est tout simplement pas rentable ?

Plusieurs d’entre vous ont fait remarquer qu’il est rare de voir une préoccupation pour les droits des femmes engendrer de plus grands profits ; c’est plus souvent par la déréglementation et l’exploitation qu’on y parvient.

Selon la plupart des participants hier, ce sont toujours les mouvements sociaux qui engendrent les changements les plus importants dans la société et non pas les entreprises responsables. Sans leurs luttes et leurs campagnes, le secteur privé ne serait jamais mis au défit de changer radicalement son modèle d’affaires.

En réponse à vos commentaires, Tinna a reconnu le rôle important que joue la société civile tout en insistant sur l’importance « d’encourager » le secteur privé à cheminer dans la bonne direction.

Avec l’article d’aujourd’hui écrit par Joanna Kerr, nous tournons notre attention vers un aspect souvent négligé dans les débats sur la sécurité alimentaire : le travail non rémunéré des femmes ainsi que leur manque de temps.

Je suis impatiente de savoir ce que vous pensez des recommandations faites par Joanna. À votre avis, que pouvons faire pour alléger le fardeau qui pèse sur les femmes ? Et quel impact cela pourrait-il avoir sur la sécurité alimentaire des femmes et sur le système alimentaire dans son ensemble ?

SEMENCES ET SOLIDAITE FEMININE

Bonjour !
Pour ce thème, nous remercions d’abord Joanna Kerr pour son exposé très intéressant.
A notre avis, pour alléger le fardeau qui pèse sur les femmes, nous devons :
- Améliorer les techniques qu’utilisent les femmes pour réaliser leurs multiples travaux (Il faut tout moderniser). Ex : utilisation de l’agro-écologie, utilisation des outils de production moderne… mais aussi, nous mettons encore un accent sur la connaissance des droits des femmes par les femmes elles-mêmes.
- Dans son ensemble, cela augmentera la production des produits vivriers des femmes et leur permettront de gagner plus mais aussi de s’entraider mutuellement par des semences qui produisent mieux. Quand tout un chacun produira en qualité et en quantité, on sera en possession de la semence, les femmes vont se solidariser afin d’écouler facilement leurs produits.
CAF- BENI/RDC

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