L’ingénierie du changement chez Oxfam

La première ingénieure aéronautique de l’Ouganda, Winnie Byanyima, est devenue directrice générale d’Oxfam International au mois d’avril.

Auparavant directrice de l’Équipe de la problématique hommes-femmes au sein du Programme des Nations unies pour le développement, elle a aussi piloté la Direction Femmes, genre et développement de l’Union africaine.

En tant qu’ingénieure, Mme Byanyima a l’habitude de « penser en termes d’optimisation » et elle est catégorique : une nouvelle feuille de route permettra à l’organisation de gagner en efficacité et en efficience. Elle a en effet la conviction que, sous son administration, la mise en œuvre d’une série de réformes aidera l’ONG internationale dans ses efforts pour promouvoir l’action citoyenne, lutter contre la pauvreté et réduire les inégalités.

Trois mois après son entrée en fonction, Devex s’est entretenu avec Mme Byanyima, en visite à Bruxelles, du premier plan stratégique conjoint de la confédération Oxfam, de la mise en place de sa structure de gestion unique et de ses objectifs ambitieux de changement pour contrer la pauvreté et les inégalités dans le monde.

Voici quelques extraits de notre entretien avec la nouvelle directrice d’Oxfam International :

Oxfam a commencé à mettre en œuvre des changements pour améliorer la coordination entre ses affiliés et rationaliser les relations avec ses partenaires sur le terrain. Quelles conséquences cela a-t-il eu sur le plan de l’efficacité de son fonctionnement ?

Comme vous le savez, nous avons récemment publié notre nouveau plan stratégique. C’est un plan mobilisateur... qui nous rassemble autour des mêmes objectifs de développement. Alors qu’auparavant, chaque affilié avait son propre plan stratégique, pour la première fois, les 17 affiliés se sont réunis autour d’une même table, ont écouté les partenaires sur le terrain, ont réfléchi à l’évolution du monde et notamment aux défis du développement à moyen terme, afin d’élaborer un seul et unique plan. ... Nous nous fixons des objectifs de développement ambitieux et nous établissons comment Oxfam contribuera à la lutte contre l’injustice de la pauvreté.

Se pose alors la question de déterminer la manière la plus rationnelle d’aligner nos ressources – humaines, notamment – pour avoir un maximum d’impact et réaliser ces objectifs ambitieux.

Et comment comptez-vous faire ?

Dans cette optique, nous avons poursuivi notre analyse avec l’évolution de la pauvreté proprement dite et de sa géographie. Il nous est apparu clairement qu’au cours des deux dernières décennies, la pauvreté des pays à faible revenu s’est déplacée vers ceux à revenu intermédiaire. Le nombre de personnes pauvres a augmenté dans les pays devenus riches au cours des vingt dernières années. À elle seule, l’Inde compte deux fois plus de personnes en situation de pauvreté que l’ensemble de l’Afrique subsaharienne, dont les pays sortent de la pauvreté et parviennent à un revenu intermédiaire. Ce constat influence nos modes de lutte contre la pauvreté et détermine les pays dans lesquels nous les mettrons en œuvre.

Deuxièmement, nous avons examiné l’évolution des rapports de force et les conséquences de celles-ci sur la gouvernance économique et politique mondiale. Pouvons-nous encore espérer des décisions de l’ONU ? Regardez l’impasse dans laquelle se trouvent les négociations sur le changement climatique :la planète se réchauffe alors que nous sommes loin de la conclusion d’un traité.Nous nous demandons donc où portertoute la puissance de notre voix. Devons-nous continuer à faire campagne aux portes de l’ONU, désormais paralysée par unereprésentation inégale des pouvoirs ? Ou devrions-nous trouver de nouveaux moyens d’influencer les autres centres de pouvoir ?

Nous avons donc réfléchi à la façon dont nous opérons pour atteindre ces objectifs. Il ressort de notre analyse de l’évolution du monde que nous ne pouvons pas continuer à faire du développement à l’ancienne. Et ce constat détermine notre propre processus de changement interne – ou restructuration – qui nous permettra de produire un impact. …

Par exemple, ce que nous appelons notre structure de gestion unique est un processus par lequel nous examinons la façon dont nous nous déployons dans les pays où nous choisissons d’intervenir. Ainsi, alors que par le passé, chaque [affilié] s’organisait indépendamment des autres pour obtenir des résultats, nous nous concertons de plus en plus ... pour planifier et mettre sur pied une équipe soudée : nous avons un programme commun, une équipe intégrée, un chef d’équipe et, ensemble, nous produisons un impact plus grand.

Donc la communication est rationalisée et la prise de décision centralisée ?

Chez Oxfam, nous ne parlons pas de centralisation, car nous sommes une confédération. Nous sommes 17 organisations autonomes qui œuvrons de concert et en coopération avec nos partenaires à la lutte contre la pauvreté dans le monde. Nous bénéficions donc d’une plus grande cohésion d’approche et d’une équipe plus souple et agile sur le terrain, ce qui nous permet de produire un impact maximal. Il ne s’agit donc pas de centralisation ... Disons plutôt que nous resserrons les liens et améliorons la coordination de nos efforts.

Vous réduisez les doubles emplois ?

Ayant défini ce que nous appelons nos « objectifs de changement » – que ce soit en matière de soutien à l’action citoyenne ou de partage équitable des ressources naturelles, nous nous concertons pour décider qui fera quoi dans le cadre de chacun de ces objectifs. ... Nous éliminons les doubles emplois, mais nous tâchons également de remédier auxcarences. Nous nous demandons où se situent les lacunes, si les fonds nécessaires sont alloués, si quelqu’un se charge d’une mission ou de son financement, dans le souci de nous assurer d’atteindre tous les objectifs que nous nous sommes fixés dans notre plan stratégique.

Donc, vous assurez une meilleure couverture tout en rationalisant vos opérations internes ?

Oui, absolument. Notre réforme interne vise une collaboration plus étroite et plus efficace dans le souci de maximiser notre impact. Mais chacune des organisations regroupées au sein de la confédération conserve son autonomie.

Votre ancienne carrière d’ingénieure aéronautique apporte-t-elle un plus à Oxfam ? Aide-t-elle avec les rouages pratiques de la restructuration d’une ONG internationale ?

Je crois que ma formation d’ingénieure a sans nul doute développé mon esprit d’analyse. En tant qu’ingénieur, on pense toujours en termes d’optimisation, on réfléchit sans cesse au mode d’action le plus efficace ou efficient. On se demande quel enchaînement permettra d’obtenir le meilleur résultat possible. On ne pense jamais en termes absolus. La technologie ne se veut pas une science absolue, mais plutôt une science appliquée qui permet de trouver des solutions pour la société. J’aborde donc toujours les problèmes sous cet angle d’analyse afin de déterminer quelle est la meilleure marche à suivre pour obtenir le meilleur résultat possible.

Vous allez donc « donner des ailes » à Oxfam ?

Eh bien, cela reste à voir ! Je viens de commencer, mais oui, j’espère apporter ma contribution à cette grande organisation très réputée et lui permettre de mener à bien son plan stratégique. J’espère que je serai à la hauteur.

Des commentateurs observent que la société civile se renforcede plus en plus, que l’on communique davantage au moyen des réseaux sociaux et que l’information est plus accessible que jamais. Quelle est l’incidence d’un tel phénomène sur votre action, par exemple, sur vos campagnes ?

Eh bien, permettez-moi de ne pas partager cette opinion. Je ne crois pas que la société civile se renforce. Certes il fut un temps, au cours des vingt dernières années, où ce secteur s’est développé. Mais, en réalité, nous assistons actuellement à un refoulement de la société civile et constatons un rétrécissement de l’espace qui lui est accordé. ... De plus en plus de pays promulguent des lois visant à réglementer les activités de la société civile et à réduire les marges de manœuvre pour interpeller les gouvernements et les entreprises. ... Il n’en reste pas moins vrai que les réseaux sociaux nous ont ouvert de nouvelles perspectives et, chez Oxfam, nous nous attachonsà les exploiter.

La campagne en ligne est un nouveau moyen de davantage nous faire entendre et d’étendre notre influence. Mais nous devons nous garder de considérer les outils technologiques comme une fin en soi ou comme une panacée. Les moyens traditionnels d’influence conserveront toute leur importance.

Je dois cependant dire que, même avec ces nouveaux outils, il y a eu un sursaut des gouvernements qui se sont mis quête de moyens pour contrôler l’utilisation d’Internet. En outre, l’emploi d’outils technologiques ne doit pas générer un militantisme passif où l’on se contente d’appuyer sur un bouton et de signer une pétition, sans réelle volonté de défendre ouvertement sa position.

Ces nouveaux outils nous offrent d’autres possibilités de communiquer, de collecter des fonds et de mener campagne, mais les formes traditionnelles de campagne demeurent.

C’est-à-dire par une présence physique sur le terrain, grâce à vos affiliés ?

Oxfam se considère comme un réseau mondial. Nous avons mis tous les outils dont nous disposons [chez] les affiliés à la disposition de nos partenaires, dans les pays en développement.

Quels problèmes pose l’émergence de ce que l’on appelle le « nouveau milliard le plus pauvre » aux ONG internationales tributaires de la générosité du public ?

Deux aspects entrent en jeu ici. Le premier est que l’ancien modèle qui consiste à mobiliser des ressources dans le Nord en vue de résoudre des problèmes dans le Sud devient caduc. Il s’agit de s’attaquer aux inégalités là où elles existent, car ce sont elles qui nuisent à la croissance, compromettent les efforts de développement durable et anéantissent les progrès réalisés dans notre lutte contre la pauvreté. S’attaquer aux inégalités implique donc d’agir en Inde avec des ressources indiennes, [car] ce n’est pas un pays pauvre.

Il s’agit d’aider les populations pauvres à faire valoir leurs ressources, à pousser leurs gouvernements et les entreprises à agir dans l’intérêt des personnes vivant dans la pauvreté. ... De même si vous vivez au Kenya qui, pauvre il y a encore quelques années, est désormais en passe d’accéder au rangde pays à revenu intermédiaire. La question n’est donc pas de rechercher ailleurs des ressources destinées au Kenya, mais plutôt d’aider les Kenyans à faire valoir leurs propres ressources, à payer leur part d’impôt et à réclamer les services dont ils ont eux-mêmes besoin – éducation, santé, création d’emploi – pour leur permettre d’exercer leurs droits de citoyennes et citoyens.

C’est une autre forme d’appui, une autre façon de lutter contre la pauvreté et les inégalités. Raison pour laquelle nous opérons des réformes internes, nous nous dotons de nouveaux outils et nous luttons contre les inégalités en encourageant l’action citoyenne.

Mais aussi le plaidoyer pour la bonne gouvernance ?

C’est précisément l’objet de l’action citoyenne. Elle vise à obtenir une bonne gouvernance, une gouvernance démocratique, responsable et inclusive. ... C’est pourquoi vous pouvez lire dans notre plan stratégique que la citoyenneté active et l’égalité entre hommes et femmes constituent nos deux premiers objectifs de changement. Nous sommes une organisation fondée sur les droits et nous gardons toujours cela à l’esprit, que nous travaillions sur les enjeux du développement durable et du partage équitable des ressources naturelles ou que nous fassions pression pour obtenir l’accès des personnes pauvres aux services essentiels. Mais, en définitive, tout tourne autour de la revendication de leurs droits par les citoyennes et citoyens eux-mêmes. Voilà ce sur quoi porte vraiment notre plan stratégique.

Vous heurtez-vous à une résistance au changement de la part de pays comme la Chine ou l’Inde ?

Pas vraiment. Ces pays ont une très forte tradition politique de gauche, voyez-vous. Leur discours politique s’inscrit donc en faveur des pauvres, alors que les inégalités sont abyssales dans ces pays. Aussi notre message peut-il ne pas paraître si sujet à controverse, sur le plan politique. Mais quand nous commençons à remettre en question les politiques et à demander qu’elles se traduisent en mesures concrètes en faveur des pauvres et de la réduction des inégalités, les choses se corsent. En ce qui nous concerne, notre rôle ne consiste pas à mener le combat dans un pays, mais à permettre à nos partenaires de ce pays de le faire par eux-mêmes, car les inégalités ne disparaîtront pas sur simple demande, mais de haute lutte.

Nous donnons donc les moyens aux citoyennes et citoyens de prendre des risques, d’interpeller leurs gouvernements et les entreprises, et de les amener à rendre des comptes.

Alors, votre mission consiste à ouvrir la voie ?

Non, nous n’ouvrons pas cette voie ; nous apportons une force et un appui de l’arrière et ils mènent leur propre combat. Voilà ce que nous faisons.

Originally published by Devex, 19 July 2013

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