De l’importance des inégalités et de votre engagement

Il y a quelques années, j’étais en tournée aux États-Unis pour la promotion de mon livre « From Poverty to Power » sur les inégalités et la redistribution. Grosse erreur. Rien que le mot « redistribution » avait une si forte connotation politique qu’il tuait le débat dans l’œuf. C’était juste après la polémique autour de l’échange d’Obama, alors candidat à la présidence, avec Joe le plombier sur la « répartition des richesses ». J’ai fini par remplacer « redistribution » par « rééquilibrage » dans ma présentation PowerPoint. 

Les temps changent. De nos jours, un livre de 700 pages sur les inégalités est un best-seller mondial, et les éléments à tendance gauchiste du FMI et du Forum économique mondial déplorent les inégalités extrêmes à travers le monde et leur impact négatif tant sur les droits humains que sur la croissance économique. À Davos, cette année, on ne parlait que de la statistique scandaleuse révélée par Oxfam, selon laquelle les 85 plus grandes fortunes mondiales possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population, soit 3,5 milliards de personnes. En octobre, nous lançons une campagne internationale pour lutter contre les inégalités extrêmes. Voici un premier aperçu des enjeux de cette campagne.

Tout d’abord, de quelles inégalités s’agit-il ? On parle généralement des revenus et, dans le cas du pavé de Thomas Piketty, des richesses. Mais le clivage entre riches et pauvres est, à la base, une affaire de pouvoir ; il y a un fossé entre les personnes qui ont le pouvoir et celles qui n’en ont pas, désignées sous l’expression « les marginalisés et les exclus » dans le jargon opaque du secteur du développement. Cette réalité recouvre des enjeux très divers, de la sécurité physique (les violences faites aux femmes, par exemple) aux normes sociales et à la culture (identité autochtone ou sexuelle, attitude envers les personnes handicapées ou âgées), en passant par les droits fonciers, y compris l’angle plus traditionnel des revenus et des biens. Souvent, différents types d’inégalités se cumulent : une femme âgée et handicapée d’origine autochtone, qui vit dans la pauvreté, fait face à une somme d’obstacles qui l’empêchent de se faire entendre et de faire valoir ses revendications auprès de celles et ceux qui exercent le pouvoir. 

« Nos yeux étaient voilés d'ombre »

Pour Oxfam, tout débat sur les inégalités porte d’abord et avant tout sur la redistribution du pouvoir – tant le « pouvoir intérieur » (la conscience de ses propres droits et l’estime de soi) et le « pouvoir avec » (la capacité de s’organiser en groupe) que le « pouvoir de » faire bouger les choses, de changer les lois et les pratiques, par exemple. Si tout cela vous semble trop abstrait, écoutez plutôt ce que cela signifie pour une femme qui participe à un programme visant à créer des comités de protection des civils dans la région déchirée par les violences de l’Est du Congo : « Je me suis mariée très jeune. Je ne savais pas que les femmes peuvent s’asseoir et parler comme nous sommes en train de le faire. Nos yeux étaient voilés d’ombre. Mais aujourd’hui, nous parlons même aux autorités locales, même à l’armée. »

Celles et ceux qui souffrent directement des inégalités se sont toujours efforcés d’améliorer leur sort de diverses manières, que ce soit par une résistance culturelle (expression du patrimoine linguistique, musical et vestimentaire) ou par des manifestations et une insurrection sociale. Que vous habitiez dans votre pays natal ou dans un pays d’adoption, vous pouvez les aider de bien des manières. Dans votre vie privée, vous pouvez remettre en cause les normes et les systèmes de valeurs qui reproduisent les inégalités (droits des enfants ou système de castes en Inde). Vous pouvez militer en faveur du changement dans le cadre de mouvements citoyens, de groupes confessionnels ou d’organisations politiques. Vous pouvez également apporter votre soutien à d’autres acteurs, comme Oxfam ou d’autres ONG internationales qui s’emploient à favoriser cette redistribution essentielle du pouvoir et des richesses à travers le monde.

Dénoncer les inégalités et partager les victoires

Mais nous devons aussi mieux raconter l’histoire de la lutte contre les inégalités. Cela pourrait avoir un effet démobilisateur, et même paraître condescendant, si nous nous contentions de pointer les injustices, sans chercher à comprendre les nombreux combats entrepris contre elles ni leur rendre hommage – tant les victoires internationales, comme la reconnaissance des droits syndicaux, l’abolition de l’esclavage ou l’instauration du droit de vote des femmes, que l’émancipation personnelle d’une femme de l’Est du Congo, qui s’exprime pour la première fois pour la défense de ses droits. La blogosphère et les réseaux sociaux ont là un rôle à jouer : permettre de témoigner, d’expliquer, de sensibiliser et de faire le lien entre une analyse aride des coefficients de Gini, de l’exclusion sociale ou d’autres aspects techniques et le drame humain d’une lutte de tous les jours.

Je vous passe donc la main. Vous pouvez commencer par poster des récits sur votre blog ou tweeter votre avis pour que la question des inégalités fasse le tour de la toile le jour du Blog Action Day, le 16 octobre prochain.

Parlons des inégalités : participez au Blog Action Day le 16 octobre

Duncan Green est l'auteur du livre From poverty to power (De la pauvreté au pouvoir). Pour en savoir plus, rendez-vous sur son blog From poverty to power

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