Danone ou l’occasion manquée d’entrer dans la LAIT-gende sur le climat

Ce billet a été corédigé par Jean-Cyril Dagorn (responsable de plaidoyer, Oxfam France) et Ioan Nemes (responsable de plaidoyer, Oxfam Novib)

Nous sommes dans la dernière ligne droite avant le sommet des Nations unies sur le climat (COP21) à Paris. Alors qu’au Bourget on teste les micros et les écrans, on nettoie les tables et on aligne les chaises pour les négociations, le géant agroalimentaire français Danone, vient de publier sa nouvelle politique climat. Malheureusement, celle-ci est décevante, tant par la faiblesse des engagements de Danone sur l’atténuation des gaz à effet de serre (GES) que sur son manque d’investissement pour aider les agriculteurs-trices familiaux et les communautés vulnérables à s’adapter et à renforcer leur résilience face aux impacts du changement climatique. 

En tant que première entreprise agroalimentaire du pays hôte des négociations sur le climat, en tant que multinationale qui contribue de manière importante au changement climatique avec des émissions provenant de ses activités directes et de sa chaîne d’approvisionnement, et en tant qu’entreprise directement affectée par les impacts du changement climatique, Danone avait pourtant une responsabilité unique d’agir maintenant et avec courage. Hélas, sa nouvelle politique climat est un échec lait-gendaire ! 

1. Sur l’atténuation des gaz à effet de serre, l’objectif de Danone rate la cible sur trois points cruciaux. Alors que l’entreprise reconnaît les conclusions de la science du climat, elle ne définit pas d’objectifs basés sur la science (loin s’en faut). Les entreprises – particulièrement les multinationales – doivent pourtant se doter urgemment de tels objectifs pour empêcher le réchauffement de la planète de dépasser 2 °C, alors que le budget carbone de la planète est en train de s’amenuiser. 

2. La politique climat de Danone ne comprend aucun engagement clair et immédiat sur les émissions de périmètre 3, émissions issues de la production agricole de matières premières telles que le lait ou le sucre qui sont fournis à Danone. Ces émissions agricoles représentent pourtant près de 60 % de l’empreinte carbone de l’entreprise. 

3. Le groupe français continue de définir des objectifs reposant sur l’intensité carbone, plutôt que sur les émissions absolues, ce qui est une lacune criante dans ses engagements. De plus, Danone ne s’engage à commencer de réduire ses émissions absolues qu’en 2020-2025, ce qui signifie que le groupe pourrait continuer à émettre encore davantage de gaz à effet de serre d’ici là. Malheureusement pour nous, le climat s’emballe déjà et personne ne peut se permettre d’attendre dix ans de plus pour agir.

Le fait que la politique climat de Danone ne soit pas à la hauteur sur des critères si importants montre combien l’entreprise est loin derrière ses homologues évalués dans le cadre de la campagne « La face cachée des marques » . Par exemple, General Mills – qui fabrique les yaourts Yoplait – a déjà adopté des objectifs basés sur la science pour réduire les émissions tout au long de sa chaîne d’approvisionnement. Le groupe Danone est quant à lui une des deux entreprises agroalimentaires parmi les dix plus grosses dans le monde à utiliser un objectif de réduction qui ne concerne pas les émissions absolues, qui n’est pas basé sur la science, et qui n’inclut pas les émissions agricoles de périmètre 3. Si Yoplait peut le faire, pourquoi Danone ne le pourrait-il pas ?

La nouvelle politique du groupe laitier français ne fait presque rien en matière d’investissements pour aider les paysannes et paysans dans sa chaîne d’approvisionnement à devenir plus résilients face au changement climatique. Les petits producteurs et productrices des pays en développement sont pourtant les plus exposés aux impacts du changement climatique. Alors que les températures montent et que les inondations et les sécheresses deviennent de plus en plus fréquentes, ce sont leurs moyens de subsistance qui sont menacés. Malheureusement, les entreprises comme Danone profitent d’une relation extrêmement déséquilibrée avec les paysannes et paysans qui produisent le lait ou le cacao qui finit dans leurs produits transformés. Au lieu de reconnaître cette situation et donc la responsabilité de Danone de s’assurer que ses fournisseurs, et en premier lieu les agricultrices et agriculteurs familiaux, ont les moyens de faire face aux impacts du changement climatique, la politique de résilience de l’entreprise se concentre sur les régimes alimentaires durables de ses consommateurs et sur la fourniture d’appui technique aux producteurs. Ces deux éléments ne traitent pas le cœur du problème. 

Ce dont les agricultrices et agriculteurs à petite échelle ont besoin est un revenu vital qui leur permette de rebondir quand ils subissent des chocs économiques ou météorologiques. Cela signifie qu’ils devraient bénéficier de conditions justes en termes de prix stables, de possibilité de se regrouper et de s’organiser, et d’accéder à des outils et des formations qui les aident à adapter leurs pratiques agricoles au changement climatique. Autant d’éléments sur lesquels Danone reste globalement silencieux. L’entreprise présente l’enjeu comme un dilemme entre des prix justes pour les agriculteurs et des produits plus abordables pour les consommateurs. Il n’y a pourtant là aucun dilemme : les agricultrices et agriculteurs ont besoin et méritent un salaire qui soit une part juste de la valeur qu’ils créent. Point à la ligne. 

Une autre faiblesse de la politique climat de Danone réside dans le fait qu’elle met en avant des initiatives peu pertinentes comme les projets agricoles et forestiers de compensation carbone et le Livelihoods Fund for Family Farming, lancé en juin 2015, alors qu’elle ne propose pas de vision sur la manière de transformer les activités mêmes de Danone. Par exemple, les plans de réduction des émissions de Danone qui sont centrés sur une approche « zéro émission nette » signifient en fait que l’entreprise pourrait neutraliser son empreinte carbone en investissant dans des crédits carbone sans faire d’effort réel de réduction de ses émissions dans ses opérations et sa chaîne de valeur.

S’il est bon que des entreprises investissent dans des initiatives comme le fonds Livelihoods, ces dernières restent des approches marginales qui ne transforment pas en profondeur les pratiques commerciales de l’entreprise elle-même. Sans changement fondamental dans la conduite des affaires, le risque est grand de voir ces initiatives réduites à du « blanchiment écologique ». 

Enfin, la politique climat de Danone ne dit rien du rôle que Danone entend jouer en tant que première entreprise agroalimentaire française pour favoriser un accord ambitieux sur le climat à la COP21, d’autant plus que les dirigeants du monde entier se réuniront sur le pas de sa porte dans quelques semaines pour des négociations climatiques absolument cruciales.

À ce moment critique, Oxfam appelle donc Danone à adopter avant la COP21 une politique qui détaille les engagements climatiques de l’entreprise pour :

  • définir des objectifs de réduction immédiate de ses émissions dans ses opérations et dans sa chaîne d’approvisionnement, notamment ses émissions liées à l’agriculture.
  • permettre aux petits agriculteurs et agricultrices de devenir réellement résilients en gagnant un revenu vital.
  • appeler à un accord ambitieux à Paris. 

En tant que plus importante entreprise agroalimentaire française – et l’une des plus grandes du monde – la publication par Danone d’une politique climat qui échoue sur ces éléments est inacceptable. Il s’agit là d’une occasion manquée pour le géant laitier de prendre le leadership sur le climat et de challenger les autres entreprises sur ce domaine. Au lieu de cela, alors que d’autres entreprises ont renforcé leurs engagements contre le changement climatique, Danone apparaît à la traîne. Danone a beau dire qu’avec ses yaourts « le bien-être commence à l’intérieur », sa nouvelle politique climat ne donne pas de quoi se sentir bien.

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